Un peu d’humanité dans un monde de brutes

Le Comité international de la Croix-Rouge fête cette année son 150e anniversaire. Rencontre avec son président, Peter Maurer.

Sabine Verhest
Un peu d’humanité dans un monde de brutes
©Christophe Bortels

Peter Maurer préside le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) depuis le 1 er juillet 2012. Cette organisation a notamment pour mission de protéger les victimes de conflits armés et de leur porter assistance. Le droit international humanitaire (DIH), qui trouve sa source dans les conventions de Genève de 1949, notamment, instaure "un seuil minimum de civilités" dans un contexte de guerre, traduit le D r Maurer. Ce qui signifie aussi que ce droit "accepte la guerre et la violence comme faits ".

Comment arrivez-vous à incarner une organisation qui n’empêche pas la guerre - et donc de tuer- mais se "contente" de gérer ses dégâts collatéraux ?

C’est le débat le plus éternel qui accompagne le CICR depuis 150 ans. Florence Nightingale (une infirmière britannique, NdlR), déjà, critiquait le minimalisme humanitaire d’Henry Dunant. Elle lui reprochait la création du CICR parce qu’elle pensait qu’il fallait se lancer dans un projet de politique de paix beaucoup plus ambitieux. Mais la réalité est telle que des conflits armés se passent et que des populations en souffrance doivent être assistées et protégées. Cela ne signifie pas qu’un engagement politique en faveur de projets beaucoup plus ambitieux ne soit pas nécessaire. Mais c’est sur cette réalité-là que se calque notre activité. Nous sommes très conscients de la limitation du mandat du CICR. Nous ne pensons pas arriver à la paix par le respect des principes du droit humanitaire, mais permettre la mitigation des souffrances. Le droit international humanitaire est un instrument imparfait pour un monde imparfait. Il est souvent difficile - il est vrai - d’accepter moralement cette limitation. Mais si l’on n’est pas prêt à cela, il ne faut pas venir travailler au CICR et encore moins devenir son président.

La nature des conflits a considérablement changé en 150 ans. Que retirez-vous d’actuel dans "Un souvenir de Solferino" du fondateur du CICR Henry Dunant ?

Les conflits ont changé, pas les problèmes fondamentaux. Distinguer un civil d’un militaire et protéger les populations civiles, les détenus et les blessés restent tout à fait actuels. Si vous regardez la Syrie aujourd’hui, qu’y a-t-il de différent avec Solferino ? Dans ce contexte où les problèmes se répètent, notre motivation originale demeure pertinente. La neutralité, l’impartialité et l’indépendance restent les principes les plus efficaces pour apporter une aide et une protection aux populations.

Mais il est vrai aussi que l’environnement est différent, les technologies sont différentes, les armes sont différentes, les acteurs ont un caractère différent - ils sont plus souvent déstructurés. Le DIH reste pertinent, mais il est clair que nous devons faire face à des défis particuliers issus de la désintégration des pouvoirs. Avec plus d’acteurs sur le terrain des conflits, l’engagement est de plus en plus important et nécessaire. Si, au XIXe siècle, nous pouvions nous contenter de nous engager avec quelques armées du monde, aujourd’hui nous sommes confrontés à des centaines de groupes armés, en Syrie, en Afghanistan, au Sud-Soudan, en Centrafrique.

Comment mettre en adéquation le droit humanitaire avec ces changements de situation ?

Le grand défi est de faire cette adéquation entre nos valeurs qui restent les mêmes et les contextes qui changent. L’interprétation du droit existant nous aide à cadrer cette nouvelle réalité, mais nous devons peut-être aussi développer de nouvelles normes, comme nous le faisons déjà en définissant des principes plus élaborés pour le traitement des détenus dans les conflits armés non internationaux.

Vous insistez beaucoup sur les principes de neutralité, d’indépendance et d’impartialité qui font votre spécificité par rapport à d’autres organisations humanitaires. Que pensez-vous de la prolifération d’ONG politisées ou inspirées par la foi ?

Nous sommes convaincus que, vu la fragmentation des conflits, la meilleure garantie d’un engagement crédible et durable à moyen et long termes repose sur le respect de ces principes, que nous essayons de mettre en œuvre aussi rigoureusement que possible. Je suis le premier à reconnaître qu’on peut faire de l’action humanitaire sur une autre base. Et je ne veux pas en minimiser l’importance ni y voir quelque chose de mal. Mais nous voulons nous en distinguer.

Vous avez rencontré Bachar al-Assad. Jusqu’où allez-vous dans les contacts avec de tels régimes ? Où mettez-vous la limite pour arriver à vos fins ?

Le CICR, dans les conflits armés internationaux ou non internationaux, n’a pas de limite d’engagement avec les porteurs d’armes qui contrôlent des territoires et des populations. Nous essayons de nous engager avec toutes les parties pour assurer la protection (des victimes, NdlR) et l’assistance la meilleure possible compte tenu des circonstances. Le CICR n’est pas une organisation conditionnelle, qui rompt ses relations ou ses engagements, car cela ne fait qu’empirer la situation. Contrairement à une organisation politique ou une agence de développement qui prévoit une clause de respect des droits de l’homme dans ses programmes, notre engagement avec les porteurs d’armes est non conditionnel. Cela ne veut pas dire que nous approuvons leurs pratiques, au contraire. Il est explicitement prévu que l’engagement du CICR ne préjuge pas des questions de reconnaissance ou de légitimité. Il s’agit d’assurer l’accès aux victimes.

Comment faites-vous pour expliquer le droit de la guerre à un jihadiste en Syrie ou dans le Sahel par exemple ?

Nous essayons d’expliquer que le droit international humanitaire n’est pas un droit occidental négocié et décidé par des Occidentaux, mais un droit universel qui a des racines dans d’autres horizons culturels. On retrouve les valeurs fondamentales du DIH dans beaucoup d’autres cultures, y compris dans le droit islamique ou dans les valeurs du bouddhisme.

Avez-vous un rôle à jouer dans les situations de violence politique ou de criminalité urbaine ?

Les conventions de Genève confèrent une légitimité explicite au CICR pour les conflits armés non internationaux et les conflits armés internationaux. Lorsque nous sommes confrontés à d’autres situations de violence, la logique est différente, mais nous essayons de ne pas nous crisper dans des formalismes juridiques. Si un Etat, comme la Colombie, nous propose de devenir actifs, nous ne refusons pas. C’est qu’il veut profiter de notre expérience des conflits armés et nous inviter à nous occuper des impacts humanitaires d’autres types de violences.

Comment le droit humanitaire et vous-même vous adaptez-vous aux nouvelles situations conflictuelles, comme le terrorisme, et aux nouvelles armes, comme l’utilisation de drones ou les cyberattaques ?

Nous avons deux approches - une juridique doctrinale et une pratique - quand nous sommes confrontés à de nouvelles armes, à de nouveaux types d’acteurs ou à une redéfinition de ce que, traditionnellement, on a compris comme étant "le champ de bataille" (et donc le champ d’application du droit international humanitaire). Juridiquement, nous essayons de voir comment la nouvelle arme doit être perçue et si, en l’utilisant, on peut respecter le droit - la distinction entre civils et militaires, le principe de précaution. Pratiquement, nous engageons un dialogue confidentiel avec ceux qui utilisent ces armes pour évaluer leur impact (touchent-elles des cibles légitimes militaires ou des cibles illégitimes civiles ?). Et nous essayons de faire en sorte que, dans leur décision d’utilisation des armes, le DIH soit respecté.

Vous avez donc des contacts avec l’armée américaine pour encadrer l’utilisation de drones…

Par exemple. Nous avons des dialogues confidentiels avec les armées en guerre, les armées dans les conflits armés, les groupes armés. Il est logique que le CICR entretienne avec beaucoup d’armées au monde - américaine y compris - des contacts privilégiés. L’un des cours les plus populaires que nous offrons est dispensé à des hauts gradés pour échanger leurs expériences d’application du droit international humanitaire. Quel est exactement l’impact d’une attaque de drone sur le principe de distinction entre civils et militaires ? À combien de mètres d’un village devez-vous monter votre camp militaire pour que ce ne soit pas la population civile qui souffre si vous êtes attaqués ? C’est à partir de questions très pratiques, dont nous discutons, que nous essayons d’intégrer le droit humanitaire dans les processus de décision, les formations, les choix de stratégie des armées.