En Suisse, une votation sur la politique migratoire

A l’initiative du parti d’ultra-droite UDC, la Suisse organise ce dimanche une votation sur sa politique migratoire. Les Helvètes doivent se prononcer sur l’introduction de quotas d’étrangers, y compris venant de l’Union européenne.

En Suisse, une votation sur la politique migratoire
©REPORTERS
Carole Riegel, Correspondante en Suisse

La Suisse joue son avenir européen : ce dimanche, ses citoyens sont appelés à se prononcer sur la politique migratoire du pays. Et du résultat de la votation dépendra la bonne santé des accords bilatéraux conclus avec l’Union européenne qui l’encercle. Le débat sur la libre circulation des personnes fait rage dans le pays depuis que l’Union démocratique du centre (UDC) a lancé une initiative visant, très explicitement, "à stopper l’immigration massive" . Malgré un taux de chômage ne dépassant guère 3 %, le parti d’ultradroite dénonce un solde migratoire jugé insupportable, avec 80 000 nouveaux arrivants par an, dont 75 % en provenance des pays de l’Union.

La classe politique s’affole des répercussions qu’entraînerait une approbation de l’initiative. Les milieux économiques et syndicaux craignent de graves pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs de la santé ou de l’agriculture. Dirigeants, entrepreneurs, universitaires font front commun et combattent avec inquiétude la restauration des quotas et contingents d’étrangers que l’initiative préconise, unanimement dénoncés comme inefficaces. Hervé Bandini, directeur romand de l’entreprise en négoce de construction HG Commerciale, petit-fils d’immigré italien et gendre d’un talent belge recruté en Suisse, vient d’embaucher un Québécois. "On reçoit des dossiers de candidature et on prend le meilleur, c’est tout. C’est très dynamique de travailler avec d’autres mentalités, c’est mieux que de tomber dans la consanguinité."

Un malaise

Pourtant, le texte de l’UDC est au diapason du malaise de citoyens qui ne cachent plus leur mécontentement, notamment dans les cantons frontaliers. Les médias relaient la litanie des problèmes attribués à l’immigration : sous-enchère salariale, saturation des transports, explosion du nombre de travailleurs pendulaires, hausse des loyers, manque critique de logements, aménagement du territoire erratique.

"La libre circulation a accéléré des problématiques préexistantes, comme la pénurie des logements" , contextualise Cristina Gaggini, directrice romande d’Economiesuisse, fédération des entreprises suisses. "Le débat est faussé car il fait porter la responsabilité de tous les dysfonctionnements sur les travailleurs étrangers" , enchaîne Alessandro Pelizzari, secrétaire régional du syndicat Unia Genève, précisant que "la Suisse, ultralibérale, est la moins développée d’Europe en matière de protection salariale" .

Une partie de la population s’agace des mesures d’accompagnement insuffisantes pour contrôler le dumping salarial, le tourisme social ou les hausses de loyer abusives, tandis que la classe politique est sévèrement jugée pour avoir minoré avec obstination les indicateurs démographiques, et ignoré les effets indésirables de la croissance sur le quotidien des citoyens. "Il n’y a pas d’équité , témoigne Nathalie, employée du Tourisme. Dans la restauration, entre deux postulants pour un poste, l’étranger va baisser son salaire et sera pris, et pas le Suisse."

Si le "oui" l’emporte…

Une petite majorité d’électeurs seraient opposés à l’initiative du parti d’extrême droite, selon les derniers sondages. "La libre circulation a généré 600 000 emplois , rappelle Hervé Bandini, dont 50 % occupés par des Suisses et le reste par des étrangers, qui sont 80 % de la main-d’œuvre sur les chantiers. La construction, c’est 6 % du Produit intérieur brut, avec 20 000 travailleurs dans le canton de Vaud, sur 800 000 habitants. Tous les chiffres montrent que l’immigration est un élément de la prospérité du pays et les chiffres, c’est têtu. Construire un mur serait la catastrophe. Si le "oui" passe, j’irai m’installer en Belgique !" Cristina Gaggini prévient : "En cas de "oui", les entreprises plongeraient aussitôt dans une très grande incertitude, le coup de frein pourrait être plus rapide qu’on ne l’imagine."

Alors que d’autres rendez-vous électoraux comparables sont annoncés, avec l’initiative Ecopop du parti écologiste visant à limiter la croissance démographique, ou l’extension de la libre circulation à la Croatie, Laurent Matthey, directeur de la Fondation Braillard Architectes, souligne : "C’est malgré tout une période enthousiasmante, qui suscite la créativité intellectuelle, un peu comme Chicago au début du XXe siècle. La Suisse a les capacités pour se réinventer. De nouvelles questions se posent : c’est un grand bol d’air."

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