"C'est toute l'inscription de la Suisse dans l'Europe qui est en jeu"

Ola Söderström, Suisse et Suédois, professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel, éclaire la dimension irrationnelle du scrutin sur la politique migratoire de la Suisse. Une victoire du "oui" se dessine. Les résultats seront connus en fin d'après-midi.

"C'est toute l'inscription de la Suisse dans l'Europe qui est en jeu"
©REPORTERS
Carole Riegel, correspondante en Suisse

Les Suisses ont dit "oui" à la "fin de l'immigration de masse", selon une estimation de l'institut de sondage Gfs, publiée dimanche après-midi.

"Selon nos dernières estimations, 50,4% des votants ont voté +oui+," a déclaré Claude Longchamp, de l'institut GfS. Cette estimation, a-t-il ajouté, a une marge d'erreur de +ou- 0,7%.

Il reste encore à décompter les voix de deux grands cantons, ceux de Zurich et de Berne. La majorité des cantons suisses a d'ores et déjà voté en faveur de ce texte.

Ola Söderström, Suisse et Suédois, professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel, éclaire la dimension irrationnelle du scrutin sur la politique migratoire de la Suisse.

Derrière l’initiative, n’y a-t-il pas pour les citoyens un tout autre enjeu que la problématique récurrente de l’immigration scandée par l’UDC ?

Cette votation a une très grande importance et ses conséquences ne sont pas bien mesurées par tout le monde. C’est pour cette raison que les milieux politiques et économiques sont pris d’une sorte de panique. Quel pays les électeurs veulent-ils, de quelle taille, de quelle composition ? Ils voient l’initiative comme un véritable choix d’avenir. La question de la construction des minarets (qu’ils ont rejetée en 2009, NdlR) était essentiellement symbolique. Là, c’est toute l’inscription de la Suisse dans l’Europe qui est en jeu.

Au-delà des sujets démographiques et économiques avancés lors des débats, quels sentiments animent les électeurs ?

Derrière les questions économiques réelles comme le dumping salarial, il y a par exemple depuis quelques années une forte immigration de personnel hautement qualifié, ce qui ébranle le sentiment de confort et de supériorité des Suisses. Par ailleurs, l’essor économique doublé d’une forte croissance démographique donne à la population l’impression qu’on dépasse la mesure, alors que le sens de la mesure précisément est une valeur forte. La prévisibilité, la volonté de contrôle, le besoin de réguler sont aussi très importants. Or, le manque de prise sur les événements gêne beaucoup dans ce pays, avec des scénarios démographiques battus en brèche et le dépassement de tous les plafonds prévisionnels. Enfin, le paysage a une importance capitale en Suisse, pays sans langue commune ni ciment national. Le paysage fait ciment. C’est un référent visible et concret qui, lorsqu’il est trop vite bouleversé, affecte les citoyens. Toutes ces valeurs fortement ancrées dans le pays sont bousculées. Il faut les mesurer si l’on veut comprendre pourquoi l’UDC va sans doute largement dépasser son électorat, au-delà du jeu politicien et de la spéculation récurrente sur les peurs.

Quelle Suisse veulent dessiner les électeurs ?

Ils sont clivés, ils veulent un pays à forte croissance, avec un chômage bas, un niveau de vie élevé et un paysage sauvegardé. Une Suisse rurale, avec de belles montagnes bien jardinées, mais aussi des villes puissantes. C’est vouloir tout à la fois, comme souvent, mais c’est surtout avoir le contrôle sur les choses, sans le sentiment d’une évolution dérégulée. Le tout sur un territoire utile restreint, même s’ils l’imaginent plus petit qu’il ne l’est en réalité. C’est le sens de la petitesse théorisé par Bernard Crettaz, les choses en Suisse doivent rester petites, comme en miniature. Le vote sera donc aussi émotionnel.

On sent la classe politique dépassée, dans quelle mesure peut-elle apporter des réponses à ces besoins contradictoires ?

Les réponses existent mais elles ne peuvent être populistes. Elles doivent porter sur les peurs en termes d’emploi, de dumping salarial, de protection réelle des salariés et des entrepreneurs, ce qui a été esquissé tardivement. Même si certains milieux favorables à la libre circulation voient d’un mauvais œil toute régulation, seule une forte volonté politique peut régler la congestion des infrastructures, qui ont été sous-dimensionnées parce que la croissance démographique a été sous-estimée. L’aménagement du territoire et la mobilité, le devenir du paysage et l’urbanisation : des réponses fortes manquent sur la gestion de la croissance. Or, on peut gérer 10 millions de personnes en Suisse, à condition de densifier sérieusement les villes et les zones à bâtir. Une ouverture régulée, intelligente, est possible. Elle est même nécessaire, comme l’a expliqué contre l’air du temps le Premier ministre suédois à Davos, en prônant une vraie politique d’intégration et en soulignant que les succès récents de son pays étaient liés à une politique migratoire ouverte.

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