Pourquoi les Suisses ont dit "oui"

Les frontaliers s'inquiètent des retombées sur le renouvellement de leur permis de séjour. Les Européens tiennent quant à eux à la libre circulation, principe majeur de l'Union.

Lamfalussy Christophe
Pourquoi les Suisses ont dit "oui"
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Ce n’est pas un vote contre l’Europe, mais un vote identitaire qui a divisé la Suisse dimanche. Sur les 55,8 % de Suisses qui se sont prononcés sur le projet de l’UDC, la droite populiste de Christoph Blocher, 50,3 % ont voté pour limiter "l’immigration de masse" et 49,7 % contre. Une partie de la Suisse s’inscrit ainsi dans le courant populiste et identitaire qui s’étend en Europe depuis une décennie, de l’Autriche aux Pays-Bas, de la France à la Belgique, et qui risque de peser à nouveau sur les élections européennes de mai prochain.

De quoi est fait le vote des Suisses ?

Paradoxalement, comme en France, la crainte de l’immigration est plus ancrée dans les campagnes que dans les villes. Le canton de Schwytz, par exemple, où se fabriquent (grâce à des travailleurs étrangers) les fameux couteaux Victorinox, enregistre l’adhésion de 63,1 % des électeurs au rétablissement des quotas. En revanche, Zürich et sa grande banlieue, où se concentrent les étrangers, ont rejeté le projet par 52,7 % des voix.

Le monde rural suisse entend préserver un pays en miniature, homogène, ordonné, où les gens du terroir ont le dernier mot. C’est particulièrement le cas en Suisse alémanique.

Selon le politologue suisse Pascal Sciarini, "les Suisses ont montré par ce vote leur volonté de défendre leur modèle", et notamment "contre la globalisation, la mondialisation et les flux migratoires". Sans doute, rétorque un diplomate en poste en Suisse, "dans leur utopie, ils entretiennent l’idée d’un village isolé, mais vouloir vivre à l’écart du monde globalisé est une illusion".

Ne pas sous-estimer la pression

En signant un accord de libre circulation avec l’UE, la Suisse a connu une augmentation de 80000 étrangers par an, alors que les autorités fédérales n’en attendaient que 8000. Le pays abrite désormais 23 % d’étrangers sur un territoire largement confiné par les massifs montagneux. La Belgique enregistre bien moins, près de 11 %. Mais, contrairement à la Suisse, elle a accordé plus souvent la nationalité aux étrangers.

L’étranger devient ainsi la "tête de Turc" de tout ce qui ne va pas bien dans le pays. Les Suisses se plaignent d’un logement de plus en plus rare et cher au point que, dans le canton de Genève (qui comprend 460000 habitants), mille familles suisses par an vont s’établir dans la France voisine. Mais la raréfaction des biens immobiliers s’explique aussi par le blocage au niveau cantonal des terrains à bâtir.

Un "signal de la Suisse" à l’UE

Les questions de densité de population (embouteillages, logement, pollution, trains bondés) sont au cœur des préoccupations des pays riches, comme la Suisse et la Belgique.

Pour Marie-Hélène Miauton, chroniqueuse au journal "Le Temps" et fondatrice d’un institut de sondage, il y a aussi une dimension "écologique" dans le vote des Suisses. "Le Suisse n’est pas xénophobe", dit-elle. "C’est un pigeon voyageur. Mais il se sent débordé par l’ampleur de l’immigration. Il refuse la croissance à tout prix et veut préserver la nature et les valeurs qui fondent sa société", notamment les règles qui régissent le monde du travail et de l’entreprise. Cette sociologue pense que si les pays européens faisaient voter leur population, ils auraient sans doute beaucoup plus que 50 %. En ce sens, dit-elle, "la Suisse a lancé un signal".

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