Suisse: "On ne se sent plus les bienvenus"

L’analyse du vote de dimanche "contre l’immigration de masse" montre la volonté de préserver un modèle de vie et de valeurs dans un monde globalisé.

Riegel Carole
Suisse: "On ne se sent plus les bienvenus"
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La Suisse vient de faire péter la banque", lance un cadre frontalier, encore sous le choc. Au lendemain de l’approbation de l’initiative "contre l’immigration de masse", c’est l’inquiétude, l’incompréhension et l’énervement en France voisine. Les appels téléphoniques pleuvent au bureau du Groupement transfrontalier européen à Annemasse : "vais-je garder mon emploi ? mon permis de travail ?". Dans l’immédiat, le statut du travailleur frontalier ne change pas. Thierry Repentin, ministre français aux Affaires européennes, l’a confirmé lundi en rassurant les Français travaillant en Suisse.

Décision "souveraine et regrettable" pour les milieux diplomatiques, le résultat de la votation, aux contours flous et aux conséquences en chaîne incalculables, alimente toutes les conversations. Le jour d’après, autour de la machine à café, les frontaliers sont choqués. "Tout le monde en parle", témoigne Alice, employée d’une entreprise agroalimentaire. "Les cantons romands n’ont pas voté pour la fin de la politique migratoire et les Suisses hallucinent. Mais on a le temps de voir avec trois ans pour renégocier le détail" des accords bilatéraux avec l’Union européenne.

"La fin de l’eldorado suisse"

"Il va être plus compliqué pour les employeurs d’embaucher des frontaliers", pense Estelle, cadre dans la parfumerie. "Est-ce que l’espace Schengen est aussi remis en cause ? Les Suisses gardent-ils le droit d’avoir une résidence principale en France ? Ici, mes collègues suisses sont sidérés par le vote." Nathalie, dans le secteur du luxe, parle de retour en arrière : "On ne se sent plus les bienvenus en Suisse. Nous n’avons pas le sentiment de voler leur travail, alors que nous sommes perçus de cette façon." Le devenir des frontaliers l’inquiète, "même si les permis déjà délivrés ne sont pas en danger. Mais les renouvellements pourraient être soumis à validation et non plus une simple formalité. Pour en délivrer de nouveaux, les procédures pour les employeurs seront considérablement alourdies avec un risque majeur de ne pas aboutir." Aubin, cadre frontalier dans la haute horlogerie, craint aussi pour le renouvellement des permis. "Le sentiment qu’il n’est pas bon de venir travailler en Suisse va vite se renforcer, avec des conséquences sur le marché immobilier. Tout le monde est en attente, mais pour moi, le résultat de cette votation, c’est la fin de l’eldorado suisse."

"Ce n’est plus un pays stable"

Pour Jean-François Besson, secrétaire général du Groupement transfrontalier européen, c’est l’impression "d’un immense gâchis qui prédomine, dans un pays où tous les indicateurs économiques sont pourtant positifs. C’est aberrant", lâche-t-il. "Avant les bilatérales, il n’y avait pas de contingents pour les frontaliers. On parle aujourd’hui d’en faire pour les fonctionnaires internationaux ! Je vois mal le conseiller d’Etat genevois expliquer au secrétaire général des Nations unies qu’il faut limiter ses effectifs ! Soit les lois d’application dénaturent l’esprit de la votation, soit l’économie des entreprises va être réellement mise en péril."

Antoine Vielliard, conseiller général de Saint-Julien-en-Genevois en Haute-Savoie, parle de catastrophe. "On ne mesure pas toutes les conséquences en cascade de la déflagration. Avec les contingents, j’imagine mal les entreprises internationales accepter de voir toute leur politique de ressources humaines mise sous le contrôle des administrations et rester dans un pays qui ne leur garantit plus l’accès au marché européen. La Suisse, qui peut revenir sur des accords approuvés et signés, n’est désormais plus considérée comme un pays politiquement stable."

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