Visite guidée en Palestine pour dépasser les préjugés

Reportage avec une ONG qui invite les Israéliens à découvrir la Palestine le temps d’une journée.

Visite guidée en Palestine pour dépasser les préjugés
©Photonews
Comhaire Grégoire, Envoyé spécial à Bethléem

Un soleil radieux illumine Jérusalem. Un soleil d’hiver, assorti de températures clémentes… Quoi de mieux lorsqu’on part en excursion, comme ce petit groupe qui attend l’autocar devant le Centre des conventions. Le véhicule, qui arrive de Tel Aviv, doit les emmener à Bethléem, à quelques kilomètres plus au sud. Ce petit trajet n’aurait rien d’exceptionnel, si les passagers n’étaient pas citoyens israéliens. Depuis 1995 en effet, la ville de Bethléem se trouve en "zone A", les territoires sous contrôle de l’Autorité palestinienne auxquels les citoyens de l’Etat hébreu ont l’interdiction d’accéder.

Alors que les deux peuples se rencontraient autrefois régulièrement, circulant sans entrave dans tout le pays, Palestiniens et Israéliens vivent désormais dans deux mondes hermétiques, séparés par un mur, et par un torrent de préjugés.

En Israël, les attentats kamikazes de la deuxième Intifada ont laissé des traces. Dans l’imagerie populaire, le Palestinien évoque avant tout la menace terroriste, et toute personne ayant un nom arabe ou un faciès spécifique fait l’objet d’un contrôle approfondi dans les aéroports et dans les gares.

Séparation mentale

Côté palestinien, on ne connaît souvent des Israéliens que les colons et les soldats aux check-points. On considère volontiers qu’Israël a "volé" la terre de Palestine, tandis que des voix en Israël s’expriment régulièrement dans les médias pour nier l’existence d’un peuple palestinien. "Dans l’école de mon fils, la carte affichée au mur ne montre pas la Ligne verte (les frontières de 1967, NdlR)", explique Dan Goldenblatt, directeur de l’Ipcri ("Israel-Palestine Creative Regional Initiatives), un think tank basé à Jérusalem. "Dans certaines écoles palestiniennes, les cartes oublient également de mentionner Israël."

La délégitimation de l’autre camp est indissociable du conflit israélo-palestinien. Et la haine de l’autre, entretenue par les années de violences qui ont secoué la région, constitue un frein majeur à toute tentative de résolution du conflit.

C’est pour lutter contre cette séparation géographique et mentale que l’Ipcri a lancé l’année dernière les "Breaking the Wall Tours". Deux fois par mois, les citoyens israéliens sont invités à visiter la Palestine (Bethléem, Ramallah, Jéricho ou Naplouse), le temps d’une journée, sous couvert d’une permission exceptionnelle accordée par les autorités militaires. Même si l’impact de ces visites reste symbolique pour l’instant, elles rencontrent un succès croissant auprès d’une certaine frange de la population.

"Je suis curieuse d’aller voir à quoi ressemble l’autre côté", explique cette jeune Israélienne. "Mon compagnon s’est mis en colère quand il a appris que je m’étais inscrite. Il est très sioniste et très anti-arabe. Pour lui, on va me faire de la propagande pendant toute la journée. Mais je pense que je suis assez grande pour me faire ma propre idée."

Militant reconverti en guide

Après quinze minutes de route, le Mur apparaît à l’horizon. Les flashs des appareils photo crépitent tandis qu’apparaissent les premières maisons palestiniennes. "Ce n’est pas très différent de chez nous", murmure ce couple de retraités. "A part les panneaux en arabe et les plaques d’immatriculation vertes !"

Le guide palestinien monte à bord et souhaite la bienvenue au groupe dans sa ville natale. A quarante ans, Hussam Jubran a connu un parcours militant mouvementé, ayant passé plusieurs années dans les prisons israéliennes avant de se reconvertir en guide touristique. L’auditoire est captivé par son récit de vie. "J’ai participé à la première Intifada", explique-t-il au micro. "J’ai passé un an en prison et trois ans en cavale. Un jour, j’ai pris une balle dans l’épaule parce que l’armée me pourchassait. Désormais, j’ai changé d’orientation. Je crois en la non-violence. Je crois que la paix se construit par le dialogue, la compréhension et l’empathie. Et c’est pour cela que je suis ravi de vous accueillir ici à Bethléem."

Première étape, la place de la Mangeoire et l’église de la Nativité. D’après les Evangiles, c’est ici que Jésus est né. En face, il y a la mosquée d’Omar et le "Peace Center", un ancien commissariat de police reconverti en centre d’événements. "On l’a baptisé ainsi après les accords d’Oslo", explique Hussam Jubran. "On croyait alors que la paix était là. Malheureusement, c’est comme le Messie, on l’attend toujours !"

Arrêt sur "l’Everest"

Le groupe éclate de rire. L’ambiance est bon enfant. Et en parcourant l’église, les touristes israéliens ne découvrent pas qu’un des plus beaux lieux de culte du monde chrétien, ils arpentent aussi un lieu où 200 militants palestiniens ont vécu retranchés pendant 39 jours, assiégés par l’armée israélienne aux heures les plus sombres de l’Intifada.

Après le repas, la visite continue. Le groupe s’arrête sur "l’Everest", le point culminant de la ville, qui permet d’observer le tracé du Mur de séparation et des différentes colonies qui entourent Bethléem. Place ensuite au camp de réfugiés d’Aida, où vivent plus de 5 000 personnes sur moins d’un kilomètre carré. Pendant toute la journée, le public est confronté aux fondements narratifs du palestinien, ce qui n’est pas sans provoquer quelques tensions. "Nous avons des torts, c’est évident ! Mais pourquoi refusez-vous obstinément de reconnaître Israël comme Etat juif ?", s’emporte ainsi une participante.

Hussam répond à toutes les questions, sans jamais laisser l’atmosphère déraper. A la fin de la journée, il récolte des applaudissements nourris. Le groupe est ravi.

Dan Goldenblatt se félicite de ce succès et invite tous les participants à s’inscrire pour d’autres tours, à la découverte d’autres villes. "Les Palestiniens et les Israéliens ont des besoins très différents", conclut-il. "Les Palestiniens ont besoin de développer leurs capacités. Mais les Israéliens, eux, ont besoin d’être sensibilisés à d’autres réalités. C’est ce que nous nous efforçons de faire en organisant ces tours."

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