La grande peur des albinos

"Voilà une fortune qui passe." Cette phrase, entendue sur leur passage par de nombreux albinos de Tanzanie, les fait trembler : elle fait allusion au prix payé par des sorciers pour acheter des parties de corps prélevées sur des vivants, afin d’en tirer des pouvoirs magiques.

Marie-France Cros
La grande peur des albinos
©patricia willocq

"Voilà une fortune qui passe." Cette phrase, entendue sur leur passage par de nombreux albinos de Tanzanie, les fait trembler : elle fait allusion au prix payé par des sorciers pour acheter des parties de corps prélevées sur des vivants, afin d’en tirer des pouvoirs magiques.

Cette pratique meurtrière n’est pas répandue dans toute l’Afrique : elle n’est pas signalée au Congo, où ont été prises les photos que nous publions. Elle existe surtout en Tanzanie, mais pas uniquement, et n’est pas limitée aux seuls albinos. Dans certains pays africains, des pratiques magiques - supposées d’autant plus puissantes qu’elles sont très transgressives - réclament simplement des organes humains fraîchement prélevés. Ce sont alors les immigrés des pays voisins - généralement clandestins, non recensés, dont la disparition ou le meurtre fera plus rarement l’objet d’une enquête - qui craignent d’en être victimes.

Les campagnes électorales sont réputées dangereuses pour eux - en particulier s’ils ont le teint plus clair que la moyenne - dans certains pays d’Afrique de l’Ouest, parce que des puissants ne craindront pas de braver l’interdit pour s’assurer de puissantes "protections" magiques en vue d’obtenir la victoire. En Côte-d’Ivoire, il en va de même lors du décès de certains chefs traditionnels, qui "doivent" être enterrés, dit la vox populi, sur un lit de têtes humaines…

En recrudescence

Très visiblement différents, les albinos sont les victimes attitrées de ce genre de pratiques en Tanzanie, où l’on en observe la recrudescence. Si l’on comptait, début 2013, selon l’Onu, 72 meurtres d’albinos dans ce pays depuis 2000, 57 ont été enregistrés entre 2007 et 2010.

La pratique s’est répandue, depuis 2007, au Burundi, en particulier dans les provinces voisines de la Tanzanie, comme Ruyigi. Selon la population et les autorités locales, les mutilations et meurtres sont destinés à approvisionner le "marché" tanzanien. Bujumbura combat cependant beaucoup plus énergiquement ces horribles pratiques que la Tanzanie. Les officiels tanzaniens prononcent bien des condamnations publiques de meurtres d’albinos, mais la justice suit mal : entre 2008 et 2010, sur soixante-trois dossiers, seules deux condamnations (à mort) avaient été prononcées, indiquait en mai 2010 l’ONG canadienne "Under the same sun". Au Burundi, sur la même période, douze des quatorze dossiers ouverts par la justice avaient abouti à une condamnation.

En outre, les autorités burundaises locales ont souvent procédé à des regroupements d’albinos afin d’assurer leur protection. Et, souvent, les cibles sont averties ou protégées par des voisins ou des parents (qui sont parfois eux-mêmes tués dans la bagarre), mais pas toujours avec succès, les tueurs lancés à leurs trousses étant généralement plusieurs.

Très cher

En octobre 2008, le procureur de la République burundaise à Ruyigi, Nicodème Gahimbare, déclarait, selon l’agence de presse congolaise APA, que les parties du corps d’albinos "prélevées" (généralement des membres, mais parfois aussi le sang et des organes internes) "sont vendues en Tanzanie. Ces gens (NdlR : des tueurs arrêtés) disent qu’ils vont gagner 600 millions de shillings (380000 euros) pour chaque corps d’albinos". Au Burundi, pays très pauvre, ajoutait le procureur, "quelqu’un peut tuer pour 10000 francs" (burundais), soit 7 euros.

La même agence de presse rapportait, le mois suivant, qu’un Tanzanien de la région de Rukwa (sud-ouest) avait été arrêté sur dénonciation, alors qu’il allait vendre… son épouse albinos à des trafiquants pour "2800 dollars".

Les "grigris" confectionnés avec des organes d’albinos sont supposés, selon la rumeur, faciliter une pêche abondante ou permettre aux chercheurs d’or et de diamants de tomber sur des filons. L’ONG canadienne "Under the same sun" estimait cependant en 2009 qu’à ces prix, le grigri était trop cher pour un pêcheur. "Nous savons que les informateurs peuvent recevoir 100 dollars pour repérer un albinos vulnérable, que les meurtriers en gagnent des milliers", assurait Josephat Torner à l’AFP à Dar es Salam. "Mais les vrais consommateurs n’ont pas été clairement identifiés."