L’Afghanistan? Pas si merveilleux que cela

Certains, comme à l’Otan, soulignent les réussites en Afghanistan à coups de statistiques sur l’éducation des filles et l’accès à la santé. D’autres, comme le ministre belge de la Défense Pieter De Crem, adoptent un profil bas...

L’Afghanistan? Pas si merveilleux que cela
©MSF_Mikhail Galustov
Lamfalussy Christophe

Certains, comme à l’Otan, soulignent les réussites en Afghanistan à coups de statistiques sur l’éducation des filles et l’accès à la santé. D’autres, comme le ministre belge de la Défense Pieter De Crem, adoptent un profil bas sur la mission de l’ISAF en dépit du fait que les F-16 sont toujours opérationnels à Kandahar. Médecins sans Frontières (MSF) a, lui, choisi de tirer la sonnette d’alarme et de publier ce mardi un rapport assez cinglant sur ce pays après treize ans de présence internationale.

Intitulé "Between rhetoric and reality", ce rapport est le résultat d’une enquête menée en 2013 auprès de 700 patients des quatre centres de soins que l’organisation médicale gère dans le pays, à Kaboul, Kunduz, Khost et Lashkar Gah.

La voix de l’Afghan moyen

Le verdict des patients est sans appel. "Malgré certains développements positifs au cours des treize dernières années, l’Afghanistan reste un Etat très dépendant de l’aide internationale, caractérisé par une pauvreté généralisée, l’illettrisme, le chômage, la corruption, une économie faible et une économie informelle grandissante", résume MSF.

L’intérêt de ce rapport est qu’il n’a pas été conçu par un expatrié cloîtré pour des raisons de sécurité dans une maison de Kaboul, mais exprime la voix de l’Afghan moyen. De nombreux patients viennent de districts éloignés où les étrangers ne s’aventurent plus.

"Dans notre région", explique le directeur d’une école de la province de Baghlan, "les canaux sont à moitié finis; les écoles sont à moitié finies et les cliniques sont à moitié finies. Ceci signifie que certaines familles doivent payer jusqu’à 100 afghanis pour avoir un gallon d’eau."

L’insécurité reste un souci majeur pour les familles, qui s’abstiennent de circuler la nuit. Dans l’échantillon, sur un an, une personne sur quatre (29 %) affirme avoir subi des violences ou avoir vu un proche en subir. Une personne sur cinq (19 %) a aussi vu un membre de sa famille ou un ami proche décéder à la suite d’un manque d’accès aux soins. Le conflit n’est pas la seule raison de cette mortalité impressionnante.

Les patients citent aussi le manque d’argent, le coût élevé des soins et les longues distances.

"En 2014, le pays risque de disparaître du radar international", craint Renzo Fricke, coordinateur des activités de MSF en Afghanistan. "Les soldats vont rentrer. Mais pour les Afghans, ce n’est pas la fin de la guerre." L’Otan, qui dispose encore aujourd’hui de 52000 soldats sur place, en plus du contingent américain, va en effet retirer ses forces combattantes pour ne laisser plus qu’une mission d’entraînement des forces de sécurité afghanes.

30 milliards de dollars

Ce départ aura des conséquences importantes. L’économie afghane a bénéficié d’une aide humanitaire et au développement de plus de 30 milliards de dollars (chiffres de 2010) et dix fois plus pour l’aide militaire.

Avec le départ des troupes, c’est une armée d’interprètes, de traducteurs, de cuisiniers, de chauffeurs qui va perdre son travail. Un des rares bénéfices sera la chute des prix immobiliers à Kaboul. Ceux-ci ont déjà baissé de 30 % l’an dernier.

L’aide internationale ne va pas disparaître du jour au lendemain, mais MSF craint un désintérêt progressif. Or, continue Renzo Fricke, "une chose est de construire un hôpital, une autre est de le faire fonctionner".

Plusieurs projets internationaux ont été stoppés ou restent incomplets. C’est le cas par exemple du camp pour rapatriés d’Aliceghan (7,2 millions de dollars, payés par l’Australie) où il n’y a pas d’électricité. Il ne compte que 320 familles afghanes sur le millier qui était attendu.

MSF travaille depuis les années quatre-vingt en Afghanistan et ne compte pas déserter le pays. Chaque année, l’ONG supervise environ 30000 accouchements dans le pays. Elle emploie 80 expatriés et 1600 Afghans.

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