Prochaine révolution? La Turquie?

A Istanbul, des habitants n’hésitent plus à critiquer ouvertement le gouvernement.

Bastion Jérôme
Prochaine révolution? La Turquie?
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Installé derrière son narguilé, dont il éloigne l’embout pour esquisser un sourire, Baris garde le moral malgré l’atmosphère de crise qui perdure : "Les élections sont dans un mois, d’ici-là tout le monde aura oublié, et vous verrez : l’AKP recueillera au moins 45 % des suffrages", affirme-t-il tranquillement.

Commerçant, ce quadragénaire turc représente l’électeur-type du parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir depuis l’automne 2002 sous la houlette de Recep Tayyip Erdogan : religieux pratiquant sans être prosélyte, un brin nationaliste, il salue la stabilité politique et économique et la modernisation du pays par le gouvernement de M. Erdogan.

Pour lui, les critiques et les accusations qui s’accumulent contre le Premier ministre et son entourage ne sont que le fruit d’un "plan sournois" de groupes "jaloux" de cette réussite et/ou "nostalgiques" d’un kémalisme à la botte.

Les premiers désignent les partisans de la confrérie Gülen, et les seconds l’opposition sociale démocrate du Parti républicain du Peuple, tous deux "manipulés par les néo-conservateurs américains", affirme Baris, qui ne craint pas d’épouser la rhétorique du complot brandie comme un bouclier par Recep Tayyip Erdogan depuis que son pouvoir est ouvertement contesté, c’est-à-dire depuis les grandes manifestations de juin dernier.

Nouvelles manifestations

Cet argumentaire semble pourtant de moins en moins convaincre, au fil des soupçons et des scandales qui s’accumulent devant la porte de l’AKP, justifiant un très net raidissement du pouvoir, et suscitant dans le même temps la reprise des manifestations populaires, auxquelles la police répond par toujours plus de violence.

Ainsi la diffusion lundi d’un enregistrement présenté comme une conversation entre le Premier ministre et son fils, Bilal, où il est question de "sortir l’argent qui est à la maison" (une somme de 30 millions d’euros), a eu pour effet de provoquer des rassemblements de protestations dans une dizaine de villes de Turquie, dont Istanbul où des débordements ont eu lieu.

"Au voleur!", et bien sûr "Gouvernement, démission" étaient les slogans de ces manifestants principaux pour qui trop, c’est trop.

"Dans n’importe quel pays démocratique, le gouvernement aurait démissionné et aurait été forcé de rendre des comptes, mais ici, on change les juges et les policiers pour occulter les crimes", se désespère Murat, qui se retrouve à nouveau dans la rue, 9 mois après les manifestations très médiatisées de Gezi.

Murat reprend volontiers le slogan de juin dernier, qui résonne à nouveau à chaque rassemblement : "Ce n’est qu’un début, la lutte continue", tout en avouant ne pas trop savoir ce qui peut pousser l’AKP à abandonner le pouvoir.

De son côté, M. Erdogan a vigoureusement contesté mardi l’authenticité de la bande audio et dénoncé une "attaque abjecte", aussitôt attribuée à ses ex-alliés de la confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen, très influents dans la police et la justice.

Le 30 mars, des élections

Comme l’écrit dans le quotidien "Radikal" Seyfettin Gürsel, tout le monde convient que les prochaines élections marqueront une étape critique. "Le 30 mars, les électeurs vont sans doute voter plus massivement pour l’opposition, et beaucoup risquent probablement de s’abstenir, mais si le résultat ne restaure pas une démocratie et une économie qui ont déraillé, l’instabilité va s’installer pour longtemps."

"Il n’y a malheureusement pas d’alternative au pouvoir de l’AKP à court terme", renchérit cette journaliste sous couvert d’anonymat, "il nous est difficile d’évoquer les affaires de corruption dans nos journaux tant la censure et la pression sont fortes, et pourtant il va falloir rester avec les mêmes dirigeants !"

Les médias n’arrivent pas à faire correctement leur travail ? Qu’à cela ne tienne ! La parole qui, elle, s’est libérée depuis la contestation nationale de juin dernier prend le relais…

La bande audio diffusée sur un bateau

A Istanbul, les gens n’hésitent plus à critiquer ouvertement le pouvoir, comme ce chauffeur de taxi : "Après avoir été aussi injustes avec ceux qu’ils ont mis en prison avec des preuves fabriquées (NdlR, les centaines de militaires et opposants kémalistes lourdement condamnés pour "complot"), i ls seront punis plus fort encore", promet-il. "Ils ont instrumentalisé et politisé la Justice, et se plaignent maintenant d’en être les victimes ? Personne ne les plaindra !", lance-t-il avec hargne. Et il repasse sur son smartphone l’enregistrement de la conversation de M. Erdogan avec son fils qui fait scandale, et qui pourrait être la goutte d’eau qui fait définitivement déborder le vase.

Une attitude de défi qui se traduit aussi par ce genre d’initiatives inattendues. La bande-son postée sur YouTube et visionnée déjà des millions de fois depuis lundi est diffusée çà et là : sur la sono d’un des bateaux qui traversent le Bosphore, via un haut-parleur posé sur une voiture, en pleine rue…, etc. Le signe que le ras-le-bol et la colère sont montés d’un cran.


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