"Au moindre coup d'éclat de Kiev, la Russie pourrait intervenir"

Expert de la Russie, Xavier Follebouckt estime que la Russie ne devrait pas se tourner vers une guerre si l'Ukraine ne réagit par la violence. Entretien.

Propos recueillis par Stéphanie Carion
"Au moindre coup d'éclat de Kiev, la Russie pourrait intervenir"
©AFP

Xavier Follebouckt est membre du Centre d'étude des crises et des conflits internationaux (UCL) et expert sur la Russie. Pour lui, la Russie ne devrait pas se tourner vers une guerre. Mais, l'Ukraine doit rester prudente et ne pas réagir par la violence, le temps que les pays occidentaux tentent de calmer les tensions avec le dialogue. Entretien.

L'Ukraine, quel enjeu pour la Russie?

C'est un enjeu extrêmement important, en grande partie sur le plan symbolique. Parce que l'Ukraine, culturellement et historiquement, c'est le berceau de la Russie. Et dans l'ex-URSS, c'est le pays le plus conséquent après la Russie. Et Vladimir Poutine veut mettre en place un projet d'intégration régionale économique, mais aussi politique, puisqu'il s'agit aussi de maintenir l'influence de la Russie sur cet espace. Il a donc besoin de l'Ukraine à tout prix pour donner de la crédibilité à ce projet. Sans l'Ukraine, tout tombe à l'eau! La Russie se retrouverait alors avec des pays comme la Biélorussie ou le Kazakhstan qui n'ont pas du tout la même aura, le même prestige, la même économie. C'est donc surtout des questions de grandes stratégies: la manière dont la Russie se perçoit elle-même dans sa région et dans le monde. Et sans l'Ukraine, la Russie se sent affaiblie. Un autre point de vue, c'est le niveau sécuritaire. On sait que les dirigeants russes qui se sont succédés ont toujours perçu l'extérieur comme une menace. Une des façons de protéger ses frontières, c'est de mettre en place des Etats tampons à l'extérieur. C'est pourquoi la Russie refuse que des pays comme l'Ukraine ou la Géorgie puissent entrer dans l'OTAN.

Et que l'Ukraine puisse un jour entrer dans l'Union européenne, c'est aussi une menace pour la Russie?

Oui, c'est à la fois une menace géopolitique, mais c'est aussi une perte pour la Russie. Pour elle, l'Ukraine est soit dans le camp de la Russie, soit dans celui du monde occidental.

Quels sont les enjeux de la Crimée pour la Russie?

C'est historiquement une région importante par sa localisation en mer Noire (station balnéaire). Mais ce qui est surtout crucial, c'est Sébastopol dont tout le monde parle, parce que c'est la dernière base de la Russie en mer chaude. C'est le port d'attache de la mer Noire et un des vestiges de la marine soviétique, clairement affaiblie depuis 20 ans, mais qui reste un signal fort pour la puissance de la Russie. Et vu les événements en Ukraine, pour éviter que le nouveau gouvernement ne puisse revenir sur les accords qui avaient été signés et qui prolongeaient la location de la base de Sébastopol jusqu'en 2042, elle a décidé de déployer les troupes. Et l'occupation militaire de la Russie permet d'une part d'affaiblir l'Ukraine, qui semble repartir vers une voie européenne. Ou au pire, si l'Ukraine est définitivement perdue pour la Russie, elle le fera sans la Crimée, voire sans l'est de son pays, ce qui en ferait un Etat clairement diminué.

Ces événements en Crimée, un rappel de la guerre en Géorgie?

Clairement. Je pense que l'enchaînement des événements rappelle très fort ce qu'il s'est passé en juillet et août 2008 avec la montée des tensions, des déclarations et l'expression d'une puissance militaire de la Russie. Par contre, ici, les Russes ont appris de l'expérience de 2008. La Russie avait envoyé ses soldats en réaction à l'intervention géorgienne. Cette fois-ci, Moscou a décidé de prendre les devants et de déployer ses forces pour éviter justement d'entrer en guerre. Son intérêt reste de garantir sa présence en Crimée. Mais, c'est certain que dans l'escalade des tensions, on est très proche du conflit en Géorgie. Et ce que les Russes ont fait en Abkhazie et Ossétie du Sud, en occupant littéralement ces régions afin d'affaiblir la Géorgie et de la rendre peu attractive pour l'Otan et l'UE, c'est un peu ce qui est en train de se passer en Ukraine aussi.

La Russie serait-elle prête, d'après vous, à laisser tomber l'Ukraine?

Je ne pense pas. Mais, je ne pense pas non plus qu'elle se tourne vers une guerre. La décision prise par le Parlement russe d'autoriser un déploiement militaire, c'est une façon pour Vladimir Poutine de se dégager une marge de manœuvre. Je pense qu'il veut garder le plus d'options ouvertes pour la suite et que tout dépendra de la manière dont les nouvelles autorités ukrainiennes réagissent. C'est donc à elles d'être très prudentes. Au moindre coup d'éclat ou à la moindre violence contre des russophones, la Russie interviendra. Kiev doit donc rester très prudente pendant que les Occidentaux mettent en place un dialogue politique avec la Russie pour essayer de désamorcer les tensions. On peut donc tout à fait revenir vers une situation plus calme, mais il faut que les discussions politiques se mettent en place et que le contact soit maintenu. La Russie ne lâchera sans doute pas l'Ukraine. Par contre, on peut envisager une relative démilitarisation de la Crimée jusqu'au référendum du 30 mars sur son autonomie. Puisque la Russie affirme vouloir protéger le droits de ses compatriotes russes et russophones en Crimée, prenons-la au mot.