Harmanli, le purgatoire des réfugiés syriens en Europe

Dans le sud de la Bulgarie, à une soixantaine de kilomètres de la frontière turque, une ancienne base militaire a été transformée en catastrophe en centre pour réfugiés.

Toussaint Gilles
Harmanli, le purgatoire des réfugiés syriens en Europe
©Gilles Toussaint

Asseyez-vous" , insiste aimablement notre hôte. Posés à même le sol, de fins matelas en mousse font office de divan dans cette minuscule pièce, tout à la fois chambre, salon et salle à manger. Tout y est soigneusement rangé, jusqu’aux peluches d’enfants accrochées à la cloison métallique. Les regards se croisent dans un silence gêné. Abdeljelil ne parle que le kurde et quelques mots d’anglais, s’excuse-t-il. Avec sa femme et ses enfants, comprend-on, ils vivent à six dans ce container aménagé en appartement de fortune. Deux pièces équipées d’un mini-radiateur électrique, un hall d’entrée qui fait office de kitchenette, un étroit coin douche. Le confort est sommaire, mais les occupants tiennent visiblement à entretenir avec soins cet ilôt d’intimité. "Comment est la vie ici ?", tente-t-on benoîtement."Normale" , répond Abdeljelil dans un demi-sourire qui en dit long.

Un bidonville amélioré

Car la vie n’a rien de normal à Harmanli. C’est peu dire que les lieux sont délabrés dans cette ancienne caserne désaffectée de l’armée bulgare, reconvertie tant bien que mal en centre d’accueil fermé pour demandeurs d’asile. Bien qu’averties par le Haut commissariat aux réfugiés de l’Onu, les autorités bulgares ont été débordées par l’afflux de migrants, essentiellement d’origine syrienne, qui ont rejoint leur territoire l’an dernier. En 2013, quelque 7 150 demandes d’asile ont ainsi été officiellement introduites. Un chiffre qui dépasse très largement la capacité d’accueil initiale du pays le plus pauvre de l’Union européenne. Rien n’était prêt, tant en termes d’infrastructures matérielles que d’encadrement administratif. Il a donc fallu ouvrir des centres à la hâte dans d’anciennes écoles ou d’autres immeubles, souvent à l’abandon.

De loin le plus important d’entre eux, le camp d’Harmanli ressemblait il y a quelques mois encore à un véritable bidonville. A l’entrée de l’hiver, près de 1 500 personnes y étaient entassées dans des conditions inhumaines. Les conditions sanitaires déplorables, le manque de nourriture, l’absence de prise en charge médicale minimale ont conduit les organisations humanitaires internationales à tirer la sonnette d’alarme et l’UE à mettre la pression sur le gouvernement bulgare qui a reçu 5,6 millions d’euros d’aide pour répondre à cette urgence.

"Nous faisons de notre mieux"

Bien que toujours précaire, la situation est en progrès depuis le début de l’année et le départ du précédent directeur du camp, en raison de pratiques douteuses et du peu d’égards - c’est un euphémisme - qu’il manifestait pour ses "pensionnaires". Son successeur a grandement amélioré l’organisation générale du site. Les tentes vétustes ont disparu, faisant place à des containers installés dans la cour principale. Les bâtiments de l’ancienne caserne ont subi un rafraîchissement. Des châssis ont été installés. Les couloirs ont été repeints. L’électricité y est enfin disponible. Bien qu’en nombre encore restreint, douches et WC sont fonctionnels. Les couloirs sombres et humides donnent accès à des chambres de quelques mètres carrés chacune, équipées de lits neufs où doivent parfois loger jusqu’à une dizaine de personnes.

" C’est vrai qu’au début les conditions étaient terribles", reconnaît, un peu gêné, Nasko Marulev, responsable adjoint du centre. "Mais nous avons beaucoup travaillé. Nous faisons de notre mieux", poursuit cet homme amical d’une cinquantaine d’années, que rien ne distingue vraiment des gens qu’il doit aider. A Harmanli, on a le sentiment que la misère doit s’occuper de la misère.

Isolement et séparations

"Les difficultés sont notamment liées à la langue", observe Rachid Alawi. La plupart des réfugiés présents ici ne parlent que l’arabe. Et les interprètes sont peu nombreux. Ancien guide touristique, Rachid maîtrise pour sa part l’anglais. Il fait donc lui aussi "de son mieux pour aider" en attendant d’obtenir le statut de réfugié qui lui ouvrira les portes de l’Union européenne. Une procédure qui prend des mois.

Lui est arrivé fin octobre. Son histoire ressemble à la plupart des témoignages que nous récolterons. Après avoir fui son pays en raison du conflit, il s’est retrouvé à Istanbul où il a cherché en vain du travail. En désespoir de cause, il a alors déboursé 500 dollars pour qu’un passeur l’aide à se rendre en Bulgarie. Rachid est venu seul, mais de nombreuses familles avec enfants sont présentes à Harmanli. " Je connais une femme qui est là avec ses six enfants et elle ignore où est son mari. Elle ne sait pas s’il est en Syrie, en Turquie ou mort ." Lui-même a peu de nouvelles de ses proches. Et celles-ci lui reviennent souvent par des contacts téléphoniques indirects avec des amis installés en Europe. "Ils sont coupés du monde."

Jolie et élégante, Sahab semble imperméable à cette atmosphère bien sombre. Agée de 21 ans, cette jeune fille, originaire de la région d’Alep, est à Harmanli avec sa mère et son petit frère. "Mon père est resté en Syrie car on n’avait de l’argent que pour faire passer trois personnes", explique-t-elle. Trois tentatives auront été nécessaires avant d’arriver à franchir la frontière dans la région montagneuse qui sépare la Turquie de la Bulgarie, "après 18 heures de marche en forêt". Une fois qu’elle aura obtenu ses papiers et un passeport, elle rêve de rejoindre l’Allemagne ou la Suède pour y étudier à l’université.

"Je vais devenir fou !"

Veste bleue pétante et lunettes de soleil sur le nez, Ayub nous interpelle à son tour. "Je vais devenir fou de cette situation. J’étouffe, j’ai besoin de liberté", lâche-t-il, les nerfs visiblement à fleur de peau. Il est ici depuis quatre mois après avoir séjourné en Grèce où les conditions n’étaient là non plus "pas bonnes" . "J e ne demande rien, je veux juste que ma femme et mon fils me rejoignent. Après, on verra. Je veux un travail, bien manger et bien vivre. Peu importe où tant que l’on est libres."

Pour la plupart de ces hommes et de ces femmes, la Bulgarie n’est en effet qu’une étape de transit, explique Ruslan Khaled. Installé à Sofia, ce jeune Bulgaro-Syrien mobilise la communauté locale pour aider ses compatriotes. Mais celle-ci est divisée entre partisans et opposants de Bachar al-Assad.

Le gouvernement bulgare n’en fait pas assez pour réellement les aider et les accueillir, dénonce-t-il encore, regrettant aussi le manque de solidarité des autres pays européens. Au contraire, à l’instar de la Grèce, Sofia a entamé la construction d’une barrière d’une trentaine de kilomètres de long sur la frontière avec la Turquie. Un mur qui rappelle l’époque communiste et ne fait que pousser les candidats migrants à prendre davantage de risques, juge Ruslan. Connaissant déjà une situation économique difficile, une partie de la population bulgare, agitée par certaines franges nationalistes, voit il est vrai, d’un mauvais œil cet afflux d’étrangers. "En Bulgarie, les réfugiés syriens sont les seuls optimistes. Ils ont tout perdu, mais ils ne sont pas morts", lâche-t-il avec un regard un peu amer.