Ukraine: bras de fer dans l'Est à la veille de pourparlers

Les militaires d'une colonne ukrainienne bloquée par des manifestants pro-russes à Kramatorsk, dans l'Est de l'Ukraine, ont commencé mercredi à déposer les armes avant de rebrousser chemin, ont constaté des journalistes de l'AFP sur place.

AFP et Belga
Ukraine: bras de fer dans l'Est à la veille de pourparlers
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Les militaires d'une colonne ukrainienne bloquée par des manifestants pro-russes à Kramatorsk, dans l'Est de l'Ukraine, ont commencé mercredi à déposer les armes avant de rebrousser chemin, ont constaté des journalistes de l'AFP sur place.

Les militaires démontaient les culasses de leurs armes, que collectait un homme en uniforme non marqué, qui s'est présenté comme un représentant des groupes armés pro-russes actifs dans la zone. Les militaires ukrainiens devaient ensuite rebrousser chemin au terme d'un accord conclu entre les deux parties.

7 pays de la Mediterranée appellent la Russie à "respecter l'ordre international"

Sept pays de la Méditerranée, dont la France et l'Espagne, ont appelé mercredi à "éviter une escalade" de la violence en Ukraine et demandé à la Russie de "respecter l'ordre international", lors d'une rencontre informelle de leurs chefs de la diplomatie à Alicante dans le sud de l'Espagne.

"La situation en Ukraine est grave", a souligné le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, ajoutant qu'un "effort doit être fait pour aller vers une désescalade" dans ce pays.


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Moscou parle d'un "mur de censure"

Un "mur de censure" en "béton" empêche les Européens d'avoir accès à une information complète sur les événements en Ukraine, a affirmé mercredi Dmitri Peskov, le porte-parole du président russe.

"Les explications (russes, ndlr) ne sont pas diffusées. (...) Elles ne passent pas parce qu'elles sont confrontées à un mur de censure, en béton", a t-il déclaré à la chaîne de télévision publique Rossia 24.

Le porte-parole a ajouté que la position de la Russie était pourtant "très cohérente et argumentée" et qu'aussi bien le président Vladimir Poutine, que le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et d'autres hauts responsables russes ne cessaient de l'expliquer.

Les médias publics russes ont de leur côté multiplié ces dernières semaines les émissions spéciales se focalisant souvent sur les groupes ultranationalistes au sein de la contestation pro-occidentale arrivée au pouvoir, et mettant en exergue la solidarité de la Russie à l'égard du "peuple frère" ukrainien.

Kerry à Genève

Le secrétaire d'Etat américain John Kerry s'est envolé mercredi matin pour Genève, où il doit rencontrer jeudi ses homologues européen, ukrainien et russe pour une réunion censée dénouer la crise en Ukraine.

Ces pourparlers entre M. Kerry, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, son homologue ukrainien Andrii Dechtchitsa, et la chef de la diplomatie de l'Union européenne (UE) Catherine Ashton, s'annoncent difficiles.

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier a estimé mercredi que les participants à la réunion de Genève n'avaient "pas de droit à l'échec" car "la situation dans l'est de l'Ukraine est toujours plus menaçante".

Ce sont les mêmes agents qu'en Crimée

Les mêmes agents russes sont en action dans l'Est de l'Ukraine que ceux qui étaient en Crimée avant le rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie, a affirmé mercredi le porte-parole du contre-espionnage des services spéciaux ukrainiens.

"Ce sont les mêmes agents qui ont pris l'Assemblée de Crimée. Nous l'avons établi par leurs communications", a ajouté Vitali Naïda à la presse, assurant "qu'environ 40 membres des services russes et leurs collaborateurs" avaient été arrêtés depuis le début des soulèvements séparatistes dans l'Est de l'Ukraine.


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L'Otan renforce sa présence dans l'Est de l'Europe

"Nous allons avoir plus d'avions dans le ciel, plus de navires en mer et la préparation des forces terrestres sera renforcée", a déclaré le secrétaire général de l'Alliance, Anders Fogh Rasmussen, à l'issue d'une réunion des ambassadeurs à Bruxelles.

Le renforcement des mesures de "défense collective" avait été demandé par les 28 pays membres après le rattachement de la Crimée à la Russie et l'aggravation de la crise dans l'est de l'Ukraine.

"Le rôle central de l'Otan est de protéger et de défendre nos Alliés. Nous avons déjà pris une série de mesures, notamment le renforcement des missions de police de l'air dans les pays Baltes et des vols de surveillance d'Awacs au dessus de la Pologne et de la Roumanie", a déclaré M. Rasmussen. "Aujourd'hui, nous avons convenu de nouvelles mesures militaires pour renforcer notre défense collective et démontrer la solidité de la solidarité des Alliés", a-t-il ajouté.

M. Rasmussen n'a pas cité les pays concernés par ces mesures mais a annoncé, à titre d'exemples, une multiplication des sorties des avions au dessus des pays Baltes et le déploiement de navires dans la Baltique et la Méditerranée orientale. "Nos plans de défense seront revus et renforcés", a-t-il précisé.

Ces mesures, qui "sont totalement conformes à nos engagements internationaux", entreront en vigueur immédiatement, a souligné M. Rasmussen. "D'autres suivront, si nécessaires, dans les semaines et les mois à venir".

M. Rasmussen a répété que, pour les pays de l'Otan, "la seule voie possible" à la crise était "une solution politique". L'Otan "soutient" la réunion qui doit se tenir jeudi à Genève entre l'Ukraine, la Russie, les Etats-Unis et l'Union européenne, ainsi que "tous les efforts de la communauté internationale pour trouver une solution politique", a-t-il dit.

Moscou exige une fédéralisation

Insurgés pro-russes et forces armées ukrainiennes se livraient mercredi à un bras de fer tendu dans l'Est, à la veille de pourparlers où Moscou veut exiger une "fédéralisation" qui menace le pays d'éclatement selon le gouvernement pro-européen de Kiev.

Le ministre ukrainien de la Défense s'est rendu dans la zone frontalière de la Russie où Kiev a lancé dimanche une "opération antiterroriste de grande envergure", sans aucun résultat visible pour l'instant. Mardi, les troupes ukrainiennes s'étaient approchées de Slaviansk, ville emblématique de la dernière série d'insurrections pro-russes, contrôlée depuis samedi par des insurgés armés.


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Des groupes armés pro-russes s'emparent de six blindés légers

Mais dans un spectaculaire retournement, les groupes armés pro-russes de la région se sont emparés mercredi matin d'au moins six blindés légers. Les engins faisaient partie d'une colonne arrivée dans la matinée à Kramatorsk, à quelques km au sud de Slaviansk, où ils se sont retrouvés aux mains de ces hommes armés non identifiés mais équipés et agissant comme des militaires professionnels bien entraînés.

Une autre partie de la colonne, une unité de Dnipropetrovsk selon des soldats ukrainiens interrogés par l'AFP, restait coincée en début d'après-midi à Kramatorsk. Quatorze blindés légers stationnaient le long d'une voie ferrée, entourés par plusieurs dizaines de manifestants civils pro-russes, a constaté un journaliste de l'AFP. Tout en démentant tout changement de camp d'une partie de leurs hommes, les autorités ukrainiennes n'avaient aucune explication claire sur ces événements.

A Slaviansk, les blindés capturés stationnaient dans le centre ville, gardés par plusieurs dizaines d'hommes puissamment armés, souvent cagoulés, vêtus des mêmes uniformes sans insignes, mais avec des rubans de Saint-Georges orange et noir, ordre honorifique des forces armées russes.

Des héros pour une partie de la population, même s'ils ont reçu l'ordre de "tirer pour tuer"

"Vous êtes des héros" scandaient des habitants, alors que des femmes apportaient fleurs, nourriture, eau et cigarettes aux mystérieux combattants et qu'un avion de chasse effectuait à intervalles réguliers des passages à basse altitude sur Kramatorsk et Slaviansk. Kiev a accusé ces groupes armés d'avoir l'ordre de "tirer pour tuer" sur ses militaires, et assuré que deux soldats ukrainiens avaient été capturés près de Lougansk.

Les autorités de Kiev et les Occidentaux affirment que les "hommes verts", comme ces groupes armés non-identifiés sont surnommés en Ukraine, sont en fait des militaires russes, à l'image de ceux qui étaient intervenus en mars dans la péninsule ukrainienne de Crimée avant son rattachement à la Russie.

La Russie dément, accusant au contraire les autorités pro-européennes issues du renversement fin février d'un régime pro-russe lors de soulèvements violents à Kiev, d'avoir conduit le pays "au bord de la guerre civile", comme le président Vladimir Poutine l'a encore dit à la chancelière allemande Angela Merkel mardi soir au téléphone.

Les autorités de Kiev, que Moscou ne reconnaît pas, cherchent difficilement à reprendre la main dans l'Est russophone du pays après la deuxième série de soulèvements pro-russes en une semaine, qui a vu des séparatistes s'emparer de bâtiments publics dans plus d'une demi-douzaine de villes.


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Incursion dans la mairie de Donetsk

Mercredi matin, dans un nouveau défi au pouvoir central, un groupe d'hommes cagoulés et armés a pénétré dans la mairie de Donetsk, grande ville de l'Est de l'Ukraine, où des séparatistes avaient déjà proclamé une "république souveraine". Les inconnus n'empêchaient pas les employés d'entrer et sortir du bâtiment, affirmant avoir pour seule revendication l'organisation d'un référendum sur la "fédéralisation" de l'Ukraine.

Les pro-russes réclament en effet un rattachement à la Russie, ou au minimum une "fédéralisation" de l'Ukraine, pour donner de grands pouvoirs aux régions. Tout en se disant prêt à une "décentralisation", le gouvernement de Kiev refuse une fédération, porte ouverte selon lui au démembrement du pays.

Un nouveau mur de Berlin

Le Premier ministre Arseni Iatseniouk a d'ailleurs accusé mercredi la Russie de vouloir "construire un nouveau mur de Berlin et un retour à la guerre froide". Les pourparlers Ukraine/Russie/Etats-Unis/Union européenne prévus jeudi à Genève s'annoncent donc extrêmement tendus.

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a ainsi pointé du doigt un Etat ukrainien "qui a cessé de fonctionner", estimant que "seule la fédéralisation" pouvait permettre de sortir de la crise.

M. Poutine et Mme Merkel ont de leurs côtés "exprimé l'espoir que la rencontre de Genève puisse donner un signal clair pour faire revenir la situation dans un cadre pacifique".

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De nouvelles sanctions contre Moscou?

En cas d'échec de cette réunion, les Etats-Unis ont indiqué être prêts à imposer avec les Européens de nouvelles sanctions contre Moscou. Selon le département d'Etat, cela pourrait vouloir dire cibler davantage d'individus que ceux visés par les sanctions existantes, voire interdire l'accès à certains secteurs économiques clés comme les mines, l'énergie et les services financiers.

L'économie russe souffre déjà de la crise, avec une croissance en berne, le PIB s'étant contracté de 0,5% au premier trimestre. Les Européens, de leur côté, redoutent les conséquences d'une éventuelle "guerre du gaz" sur leurs approvisionnements, Moscou ayant menacé de fermer le robinet à Kiev.

L'escalade des tensions dans l'Est de l'Ukraine a attisé les craintes d'une intervention russe, la Russie ayant massé jusqu'à 40.000 hommes à la frontière selon l'Otan. Le président Poutine a de longue date affirmé qu'il défendrait "à tout prix" les populations russophones de l'ex-URSS et le Kremlin a assuré lundi qu'il recevait "de nombreux appels à l'aide" des régions insurgées de l'Est de l'Ukraine.