Donald Tusk, des cheminées d'usines au faîte de l'Europe

Le Polonais succédera à Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil européen. L’Italienne prendra la tête de la diplomatie européenne. Un double choix qui respecte l’équilibre politique, géographique et de genre.

Donald Tusk, des cheminées d'usines au faîte de l'Europe
©AFP
Valérie Woyno Correspondante à Varsovie et Olivier le Bussy

Il y a sept ans, la Pologne des très eurosceptiques jumeaux Kaczynski apparaissait comme le mouton noir de l’Union européenne. Aujourd’hui, elle délègue l’un des siens au sommet de l’Europe. Samedi soir à Bruxelles, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE ont, comme attendu, désigné le Premier ministre polonais Donald Tusk comme successeur d’Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil européen. Les Vingt-huit ont été convaincus par la façon dont il dirige son pays depuis sept ans. "La Pologne a traversé la crise en préservant une croissance économique, alors que tous les Etats membres ont plongé dans la récession. Les Européens espèrent qu’il parviendra à transposer cette énergie au plan européen", explique à "La Libre" l’analyste en marketing politique Eryk Mistewicz.

Les "libéraux de Gdansk"

Donald Tusk (prononcez Tousk) est né le 22 avril 1957 à Gdansk, berceau de Solidarité, premier syndicat libre du bloc communiste, dont l’action a contribué à l’affaiblissement, puis à la chute du régime. Lech Walesa, figure historique de Solidarité, est un modèle politique pour Donald Tusk, au même titre que l’ex-président américain Reagan ou la Dame de fer britannique Margaret Thatcher.

Historien de formation, militant anticommuniste proche de Solidarité, Tusk a travaillé pendant six ans comme ouvrier pour assurer la subsistance de sa jeune famille. Avec des amis, il avait créé Swietlik, une entreprise privée - rareté dans l’économie étatisée de la Pologne de l’époque. La coopérative peignait des cheminées d’usines, des ponts et des sites industriels. "C’est une page très importante dans ma vie. Une grande aventure, bien que dure et laborieuse. Six ans de travail intensif, bien différent de ma formation, parfois dans des conditions extrêmes", rappelait-il récemment.

A la chute du communisme, Donald Tusk est du groupe des "libéraux de Gdansk" qui crée le Congrès libéral-démocrate. Le parti prônait "un libéralisme pragmatique", passant par la privatisation de l’économie dirigée à 99 % par l’Etat, et l’intégration à l’Union européenne. Au début des années 90, ces libéraux sont chargés des grandes réformes économiques avant d’être balayés en 1993, suite à des accusations de corruption. Donald Tusk fédère alors son parti avec l’Union pour la Liberté de Tadeusz Mazowieck, avant de créer, en 2001, la Plateforme civique (PO), qu’il dirige sans partage depuis plus de 10 ans.

Libéral sur le plan économique, Donald Tusk n’est en revanche pas un liberal, au sens anglo-saxon du terme, sur les questions sociétales, même s’il est moins conservateur (pas difficile) que ses adversaires du parti Droit et justice.

En 2005, il est battu dans la course à la présidence par Lech Kaczynski. Mais deux ans plus tard, la PO remporte les législatives et Donald Tusk ravit à Jaroslaw Kaczynski le poste de Premier ministre. Pendant sept ans, ce pro-Européen convaincu resserre les liens distendus entre Varsovie et l’Union. La Pologne joue à nouveau la carte européenne, sans se priver pour autant de défendre pied à pied ses intérêts, sur les questions énergétiques et budgétaires, entre autres.

Un politicien énergique

Donald Tusk est issu de la minorité slave des kachoubes, installée dans cette région ballottée entre l’Allemagne et la Pologne au cours de l’Histoire. Il maîtrise d’ailleurs l’allemand, ce qui facilite les (bons) contacts avec la chancelière Merkel. Son anglais est plus faible, bien que son entourage assure qu’il a accompli d’énormes progrès. Ce pourrait être un handicap, de même que sa méconnaissance du français, pour l’exercice de sa future fonction. Lors de sa première conférence de presse de président désigné, il s’en est tiré par une pirouette : "Rien n’est assez bon pour l’Europe, y compris mon anglais", a-t-il ironisé. Avant d’ajouter : " I will polish my english".

Sportif, ce fan de football soigne son image d’homme énergique, que d’aucuns ont déjà comparé à l’ex-président français Sarkozy, souligne Eryk Mistewicz. Qui complète : "C’est un homme politique très efficace, un homme de compromis avec beaucoup de charisme, alors que l’Union européenne en manque". Cet excellent orateur, aussi à l’aise à la tribune parlementaire qu’avec les gens de la rue, "fait preuve d’une grande intuition politique et a su sortir des nombreux scandales et graves crises politiques impliquant ses ministres ou son entourage", poursuit M. Mistewicz.

Très en pointe sur la question ukrainienne

Le contexte géostratégique n’est pas étranger à sa nomination. Selon la politologue Anna Materska-Sosnowska, "C’est un geste symbolique de l’UE envers l’Ukraine et la Russie, car la Pologne est perçue comme leader sur la question ukrainienne". Depuis le début de la crise ukrainienne, Donald Tusk n’a eu de cesse d’alerter l’Union du danger russe. Les faits lui ont donné raison. De là à avancer que les Vingt-huit l’ont élu pour contrebalancer la désignation de Federica Mogherini au poste de Haute représentante - considérée trop peu ferme à l’égard de Moscou - il n’y a qu’un pas. "La nomination de Donald Tusk n’est pas une compensation pour quoi que ce soit", a défendu Herman Van Rompuy. Et d’insister : "C’est le choix du roi".

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