Le testament politique européen d'Herman Van Rompuy

En février dernier, le président Van Rompuy a accordé un long entretien à La Libre. Quelques mois plus tard, alors que son mandat à la tête du Conseil européen arrive à son terme ses propos restent d'actualité. Entretien.

Olivier Le Bussy et Gilles Toussaint
Le testament politique européen d'Herman Van Rompuy
©BELGA

En février dernier, le président Van Rompuy a accordé un long entretien à La Libre. Quelques mois plus tard, alors que son mandat arrive à son terme ses propos restent d'actualité. Entretien.

A trois mois des élections européennes, on constate une défiance croissante, pour ne pas dire un rejet du projet européen. Cette dimension est-elle pour vous un constat d’échec ?

lI faut bien préciser “cette dimension-là”. Parce que quand même, on a sauvé l’euro. C’est un détail… Par ailleurs, selon toutes les enquêtes d’opinion, les partis politiques européens disposeront d’une majorité, peut-être pas écrasante, mais très forte dans le prochain Parlement européen. Bien sûr, il faudra tenir compte du résultat du scrutin. La partie eurosceptique, même celle qui rejette le projet européen ne sera jamais aussi forte qu’après le 25 mai, j’en suis conscient. Mais il faut garder le sens des proportions. Le populisme existait avant la crise, même si elle l’a alimenté. Et si dans certains pays, l’extrême droite et/ou les eurosceptiques représentent 25 %, cela signifie qu’il y a 75 % de gens qui ont une autre opinion. Ensuite, la proportion de gens qui veulent quitter l’UE et la zone euro constitue une minorité dans cette minorité. Ce n’est pas parce que des gens ont une opinion négative de ce qui s’est passé ces quatre dernières années – et je les comprends – qu’ils veulent revenir au statu quo ante.

Vous avez senti que certains dirigeants européens étaient sous la pression des eurosceptiques de leur pays ?

Durant cette période, on a constaté que l’idée européenne était sous pression à la fois dans les pays à qui l’on a consenti des prêts et dans les pays emprunteurs. Quand on parle de ces derniers, on pense souvent à l’Allemagne, mais Mme Merkel n’a pas besoin d’être poussée dans le dos par un parti populiste pour prendre une position. Dans les premiers, on a fait passer le message, y compris des gouvernements, que les mesures de rigueur étaient dictées par Bruxelles. Le cas de la Grèce est un bon exemple. Elle avait un déficit budgétaire de 15 % – comme la Belgique en 1981. Avec 15 % de déficit, pas besoin d’un rappel à l’ordre de la Commission pour savoir qu’on hypothèque l’avenir des générations futures. La Grèce avait un taux d’endettement public de 135 % au début de la crise – le niveau auquel j’ai été confronté en Belgique quand je suis devenu ministre du Budget (de 1993 à 1999, NdlR). Des problèmes se poseraient à tout pays en en pareille situation. Dans l’eurozone, le taux de chômage est de 12 %, mais il était de 9 % entre 1994 et 1998. Il a diminué pendant sept ou huit ans dans certains pays grâce à une croissance artificielle. Mais lorsque la crise a éclaté, les problèmes structurels sous-jacents ont refait surface.

Depuis, on a reproché à l’Europe d’en avoir fait trop peu, et trop tard, mais aussi d’y être allé trop fort en matière de politiques de rigueur…

Il faut admettre que tout le monde a sous-estimé l’ampleur des problèmes. Ensuite, il faut bien se rendre compte que nous ne sommes pas un Etat. Il faut toujours se mettre d’accord, hier à dix-sept et à vingt-sept, aujourd’hui à dix-huit et à vingt-huit. De plus, la Grèce, l’Irlande, la Portugal, Chypre, l’Espagne, pour ses banques, ne se sont résolus à demander de l’aide que lorsqu’ils n’ont plus eu d’alternative. Au niveau collectif on a parfois agi très rapidement, parfois moins. Mais en mai 2010, on a surpris les marchés en créant le Fonds de solidarité financière de 750 milliards d’euros. Pour ce qui est de l’Union bancaire, nous avons décidé du principe de surveillance unique des banques en juin 2012 au Conseil européen, on a eu accord des ministres des Finances en décembre 2012. Pour le mécanisme unique de résolution des crises bancaires, la Commission a introduit sa proposition en septembre 2013, le Conseil a trouvé un accord en décembre. On espère que ce soit voté avant la fin de la législature au Parlement européen.

Quand on parle de l’Europe, on a l’impression que la responsabilité est placée au niveau des institutions, alors que les compétences sont au niveau des Etats membres. Dans les pays sous aide financière, les programmes sont négociés avec les gouvernements, avec une insistance plus forte de la troïka (Commission-BCE-FMI, NdlR) sur le contenu des mesures…

Mais les Etats membres qui négocient avec la troïka sont en position de faiblesse…

Bien sûr. Mais dans les autres cas, les pays auxquels on demande de revenir sous le seuil des 3 % de déficit, c’est aux gouvernements et aux parlements de choisir comment répartir les efforts. Pour les pays sous programme, c’est une négociation. Quand il faut diminuer le déficit primaire d’environ 15 points, comme en Grèce, cela ne peut se faire avec des mesures indolores. Ils auraient dû le faire même sans l’euro. Certains disent que l’effort demandé à la Grèce était trop brutal… Quelle était l’alternative ? Que les autres Etats membres prêtent davantage. Or, dans certains pays créditeurs, comme l’Allemagne, on a poussé le taux de tolérance au maximum. Pour la Grèce, le total des prêts est de 240 milliards d’euros. On peut toujours faire plus. Mais 240 milliards, c’est plus que le produit intérieur brut grec. Dire qu’il n’y a pas eu de solidarité, c’est un mensonge. Bien sûr, il s’agit de prêts. Mais dans l’esprit des contribuables et des Etats membres, c’étaient des prêts à risque. Je pars du principe qu’ils seront tous remboursés.

Vous auriez espéré être plus loin sur la feuille de route pour renforcer et approfondir l’Union économique et monétaire, présentée en décembre 2012 ?

Je suis satisfait du programme réalisé. Il y a encore au moins deux choses à faire. Dans l’union bancaire, il y a la mise en place de la surveillance et j’espère qu’on aura la résolution pour les banques à problèmes avant la fin de ce cycle (c'est chose faite depuis mars 2014, NdlR). Il manque bien sûr tout le volet de la mutualisation de la dette, mais il n’y a aucun soutien pour ça. Même l’accord gouvernemental de la grande coalition allemande l’exclut de manière très nette.

Mais vous pensez qu’à plus long terme, ce sera inévitable ?

Quand il y aura suffisamment de convergence, de sorte qu’aucun Etat n’ait l’impression que l’on puisse profiter de lui. Nous avons fait notre travail pour renforcer la discipline budgétaire. Et pour l’aspect solidarité, il y a les fonds de secours. Nous avons mis en place une procédure pour détecter des déséquilibres macroéconomiques. Mais ce n’est pas suffisant. C’est pour ça que j’ai introduit avec la Commission cette idée de contrat (passés avec les Etats sur les réformes à mener, avec des incitants financiers à la clé, NdlR). Nous n’avons pas pu conclure d’accord au dernier Conseil européen, parce que pour certains l’aspect de solidarité allait trop loin, pour d’autres il était trop mince. J’espère que l’on y parviendra en octobre. Je crois pas que l’on pourra aller plus loin d’ici la fin de mon mandat. Est-ce la fin du parcours ? Non. J’ai défendu à un moment donné la création d’une capacité budgétaire pour qu’il y ait des stabilisateurs automatiques pour l’Union économique et monétaire. Là, je peux dire qu’il n’y avait aucun soutien. J’ai compris que cela n’était pas le moment, mais cela figure dans le rapport des quatre présidents (Conseil européen, Commission, Eurogroupe, Banque centrale européenne). Mon successeur ou son successeur n’y échappera pas.

Faudra-t-il attendre que l’UE soit à nouveau au bord du gouffre pour avancer ?

C’est comme cela dans chaque démocratie politique. Même en Belgique. Même aux Etats-Unis avec le “fiscal cliff”, (le mur budgétaire). Ce n’est pas propre à l’Europe.

Est-il envisageable que votre successeur à la présidence du Conseil européen présente un profil moins nuancé et discret que le vôtre ?

Il se peut qu’il soit encore plus charismatique et plus beau que je ne le suis déjà (depuis cet interview, on sait que c'est l'ancien Premier ministe polonais Donald Tusk qui lui succédera, NdlR). Plus sérieusement. Je l’ai dit dès mon speech d’acceptation : le profil ne peut pas être vraiment différent. La cause européenne ne doit pas être défendue par le président du Conseil européen, mais par les leaders européens dans leurs pays respectifs, parce que ce sont eux qui ont une légitimité démocratique. Le rôle du président du Conseil européen est de chercher le consensus entre les Vingt-huit et que l’institution puisse fonctionner. S’il a un profil élevé – je ne dis pas qu’il ne peut pas avoir de personnalité –, sa tendance naturelle sera de soigner sa propre image. On ne peut pas faire les deux en même temps.

Au cours de cette législature, le Parlement européen s’est fréquemment opposé aux Etats membres, notamment sur le budget 2014-2020. Quel regard portez-vous sur cette rivalité institutionnelle ?

Je me rends au Parlement européen après chaque Conseil européen et après un sommet de la zone euro. Mais je n’ai pas été désigné par le Parlement européen, je ne dois donc pas me justifier devant lui. Cela dit, il ne faut pas oublier qu’il a été le grand vainqueur du traité de Lisbonne, à juste titre, puisqu’il a obtenu la codécision dans quasi tous les domaines. Néanmoins, j’ai constaté une certaine frustration des députés européens. La crise a alimenté des critiques contre les institutions et les Etats membres. De surcroît, le Parlement européen n’a pas à soutenir un gouvernement. Il est l’un des Parlements les plus libres qui puisse s’imaginer : il n’y a pas de discipline de majorité, comme au Parlement belge. Les groupes parlementaires ne se sentent pas liés par le fait qu’il y a autant de membres de leur parti au sein du Conseil européen ou de la Commission. Mais il y a une frustration qui tient du fait que l’on a créé pendant la crise des instruments intergouvernementaux, qui échappent au contrôle de l’Hémicycle. L’a-t-on fait par idéologie ? Pas du tout. Si on a créé le FESF (le premier fonds d’urgence de la zone euro) sur base intergouvernementale, c’est parce qu’on ne pouvait pas sauver la Grèce avec une marge de 60 milliards du budget européen.

L’intergouvernemental s’est imposé…

Tout à fait. L’argent qui alimente ces fonds venant indirectement des Trésors et des contribuables nationaux, les chefs d’Etat et de gouvernement ont indiqué qu’ils voulaient garder le contrôle. En période de crise, la plus grande depuis la Seconde Guerre mondiale, des décisions doivent être prises au plus haut niveau. On a eu l’impression que les dirigeants européens ont pris la main au détriment de la Commission et du Parlement. A présent qu’on entre dans une situation de sortie de crise, on constate que ce sont les ministres des Finances de la zone euro et de l’Union qui prennent les décisions que nous, Conseil européen, ne faisons plus qu’endosser. Le paradoxe est que les soi-disant institutions intergouvernementales – je conteste que le Conseil européen, créé par le traité, soit une institution purement intergouvernementale – ont donné à la Commission des pouvoirs sans précédents dans la gouvernance économique et budgétaire et dans la résolution de crise bancaire. La Commission peut même donner son avis sur le processus de confection des budgets nationaux. Il y a un an et demi, un président de parti belge (celui du PS, Paul Magnette, NdlR) demandait qui était Olli Rehn (l'alors vice-président de la Commission en charge des Affaires économiques et financières, NdlR). Je pense que tout le monde le sait, à présent.

On dit parfois de cette évolution que c’est un fédéralisme qui ne dit pas son nom. Pour vous, l’Europe fédérale, c’est un objectif à moyen terme, à long terme ou une chimère ?

On ne va pas commencer à discuter de fédéralisme. Je me retrouve dans l’expression employée par la chancelière Merkel lors d’un discours prononcé au Collège de Bruges : la méthode de l’Union. L’Europe sera toujours ce mélange entre les institutions au-dessus des Etats membres et la contribution des Etats membres selon les matières, avec différents grades d’intensité de coopération avec les différentes majorités que l’on peut avoir. Donc, je n’entre pas dans ce débat idéologique sur le fédéralisme. Je ne l’ai jamais fait en Belgique et je ne commencerai pas en Europe parce que cela divise plus que cela ne rassemble. Il y a certainement plus d’intégration européenne dans l’eurozone qu’il y a quatre ans. Si certains veulent appeler cela davantage de fédéralisme, soit. Mais seul le résultat compte..

Quelles sont les choses dont vous êtes personnellement fier durant ce mandat ?

Le grand moment des cinq dernières années, c’est quand j’ai pu prononcer au nom de l’Union européenne le discours à Oslo pour la remise du prix Nobel de la paix. J’avais imaginé et rêvé de beaucoup de choses dans ma vie, mais pas ça. Là, je pense que j’ai fait le meilleur discours de ma vie. A titre plus personnel je suis particulièrement fier du fait que je vais recevoir le prix Charlemagne (qui distingue des personnalités qui se sont engagées pour l’unification européenne, NdlR). En dehors de ce volet “récompenses”, je crois qu’en stabilisant la zone euro et en évitant la crise existentielle de l’Union, nous avons relevé un défi très clair. Il faut se rappeler qu’à un moment donné la presse anglo-saxonne et internationale discutait, non pas de savoir si la zone euro allait éclater, mais quand. On a vraiment eu une détermination totale à maintenir l’Union européenne. Parce qu’on savait très bien qu’en perdant la monnaie commune, on perdrait aussi un jour le marché commun. Il reste beaucoup de travail au sein des Etats membres pour rendre l’économie européenne plus compétitive et pour avoir encore davantage de convergence dans les politiques économiques et budgétaires. Ça, c’est un travail pratiquement quotidien. Mais on a évité le pire, alors que l’on pouvait avoir des craintes à un moment donné. Bien sûr, cela n’a pas été gratuit. On sait que cela a eu des conséquences.

Qu’allez-vous faire au terme de votre mandat ?

Je n’y ai même pas encore pensé deux minutes parce qu’en fait, le problème ne se posera pas. Je peux faire pas mal de choses et même me rendre encore utile. Mais plus dans le monde politique. J’aurai 67 ans le 31 octobre et il est tout à fait normal qu’une vie politique se termine. Personnellement, ça ne me fait pas trop de peine. Bien sûr, ça me manquera, mais il faut savoir tourner la page et il y a une nouvelle page qui commencera. Ce sera une des dernières car on n’est pas éternel.