Uruguay: qui succédera au plus pauvre Président du monde?

La Constitution uruguayenne n’autorisant qu’un seul mandat présidentiel, le très anticonformiste Pepe Mujica, 79 ans, quittera le pouvoir début 2015. Dimanche auront lieu le premier tour de la présidentielle et les législatives.

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Marie-France Cros

La Constitution uruguayenne n’autorisant qu’un seul mandat présidentiel, le très anticonformiste Pepe Mujica, 79 ans, quittera le pouvoir début 2015. Dimanche auront lieu le premier tour de la présidentielle et les législatives.

D’une bonhomie renommée mais plus populaire à l’étranger que dans son pays, celui que l’on a surnommé "le Président le plus pauvre du monde" pour la modestie de son train de vie (il verse 90 % de son salaire au plan logement national et à des ONG) pourrait ne pas arriver à maintenir son Frente Amplio (coalition de gauche) au pouvoir, conquis en 2005.

Ascension sociale

C’est le vainqueur de cette année-là, l’austère et respecté cancérologue Tabaré Vázquez, 74 ans, qui fait campagne aujourd’hui pour remplacer Pepe Mujica, l’ex-guérillero torturé sous la dictature militaire (1973-1985). Tabaré Vázquez avait quitté le pouvoir en 2010 fort de 60 % de popularité et s’appuie aujourd’hui sur les réussites sociales de la gauche : un chômage de 5,7 %, une croissance de 4,4 %, une diminution de 65 % du nombre de pauvres.

Tabaré Vázquez - fils d’ouvrier qui a travaillé comme menuisier et serveur pour payer ses études de médecine - est en tête des sondages (42 %), mais son avance a été sérieusement grignotée par le candidat de centre droit, Luis Lacalle Pou, fils de l’ex-président Luis Lacalle Herrera (1990-1995) et d’une ex-sénatrice.

Cette ascendance politico-familiale, jointe à quinze ans de carrière comme député du Parti national - durant laquelle il ne s’est guère illustré - n’ont pas empêché cet avocat de faire campagne sur le thème de "la fraîcheur" (il a trente-trois ans de moins que Tabaré Vázquez). Luis Lacalle Pou a souligné son goût pour le sport, affirmé son profil yuppie (young urban professional), utilisé les réseaux sociaux (qui semblent inconnus de Tabaré Vázquez) et dédaigné les joutes idéologiques, se contentant d’assurer que "ce qui marche bien, nous le maintiendrons; ce qui va mal, nous le changerons".

Le troisième candidat est, lui aussi, fils d’un ex-président - moins présentable que Lacalle, celui-ci, puisqu’il s’agit de Juan Maria Bordaberry (1973-1976), qui installa la dictature militaire. Pedro Bordaberry, 54 ans, candidat du Parti colorado (droite), recueillerait 15 % des intentions de votes, qui pourraient s’ajouter, au second tour, aux quelque 30 % annoncés pour Luis Lacalle Pou et mettre fin au règne de la gauche dix ans après son avènement. Pedro Bordaberry fait campagne sur la lutte contre l’insécurité, en croissance dans le pays qui reste cependant le plus sûr du continent.

Non à la marijuana d’Etat. Les "narcos" contents ?

Les trois candidats se sont prononcés pour une modification ou la suppression de la législation qui a fait le plus parler de l’Uruguay dans le monde, sous la présidence Mujica : la légalisation, en 2013, de la culture et la vente de la marijuana sous le contrôle de l’Etat.

Le but de cette législation était de barrer la route à l’accroissement de la puissance des narco-trafiquants, qui ne cessent de gagner des territoires sur le continent. Au Mexique, ils ont infiltré la police de régions entières et y font la loi à coups d’exécutions sommaires, tortures et terreur. En Colombie, ils ont corrompu des pans entiers de la société, tandis qu’ils gagnent du terrain au Brésil et en Argentine.

La perte croissante de contrôle des autorités légales au profit des narco-mafias a également poussé le Mexique et la Colombie à s’interroger sur des alternatives à la pénalisation. Pepe Mujica a pris le taureau par les cornes, malgré l’opposition de 61 % des Uruguayens, qui craignaient "un tourisme du cannabis" et la création d’un marché noir à destination des pays voisins.

Le dispositif voté à Montevideo est toutefois lent à mettre en place. Seuls quelques centaines de producteurs - estimés entre 30 000 et 40 000 dans ce pays de 3,3 millions d’habitants - se sont inscrits. Et les consommateurs (estimés à 150 000) sont encore plus réticents à se faire enregistrer comme le prévoit la loi, parce qu’ils craignent des poursuites futures si la légalisation était abrogée. Le candidat de la gauche, le Dr Tabaré Vázquez - qui avait fait interdire le tabac dans les lieux publics pour la première fois en Amérique latine, en 2006 - ne s’est-il pas lui-même félicité de ce que le registre des consommateurs permettra à l’Etat de "mieux savoir qui consomme des drogues" ?