Mort d'un manifestant en France : la gendarmerie soupçonnée, la majorité très secouée

L’exécutif sous le choc, après la mort d’un manifestant dans le Tarn. "Affaire d’Etat"?

Bernard Delattre, Correspondant permanent à Paris

Elles étaient restées muettes, comme sidérées, pendant deux longs jours. Depuis la mort, dimanche à l’aube, du jeune étudiant toulousain Rémi Fraisse, en marge d’une manifestation écologiste contre un projet très controversé de barrage à Sivens, dans le Tarn (région Midi-Pyrénées). Mardi, les plus hautes autorités françaises, François Hollande le premier, ont enfin réagi à ce drame, rarissime dans les annales.

Peu avant qu’il s’exprime, le chef de l’Etat avait été sommé de ce faire, par des écologistes ivres de rage. "François Mitterrand, lui, était allé présenter ses condoléances aux parents de Malik Oussekine !", avait attaqué le chef de file des députés Verts. Par allusion au jeune manifestant qui, à Paris en 1986, était décédé dans un cortège étudiant. "Depuis quarante-huit heures, aucun membre de ce gouvernement, qui a théoriquement fait de la jeunesse sa priorité, n’a présenté ses condoléances, n’a regretté ce qui s’est passé !", avait rugi l’ex-ministre écologiste Cécile Duflot. Pour qui ce "scandale absolu" va "finir par être une tache indélébile sur l’action du gouvernement" .

Une douloureuse analogie

L’hôte de l’Elysée, rompant un silence "incompréhensible et choquant" , dixit le politologue Roland Cayrol, a téléphoné au père du défunt. Il l’a assuré de "la compassion" de toute la nation, et de "sa solidarité" personnelle. François Hollande a ensuite exhorté le pays à "l’apaisement" , et a promis que "toute la vérité" serait faite sur "ce drame humain" - "J’y veillerai personnellement." Dans la foulée, son Premier ministre, Manuel Valls, son ministre de l’Intérieur ainsi que nombre de personnalités de la majorité ont, à leur tour, fait part de leur "peine" et "chagrin" .

Mais l’attaque frontale lancée par les écologistes et l’analogie qu’ils ont faite avec le cas de Malik Oussekine, si mémorable et emblématique, ont piqué au vif les socialistes. Une controverse d’anthologie, incandescente comme on n’en avait plus vu depuis longtemps, a donc suivi. Le PS mais aussi la droite UMP et les centristes ont accusé les écologistes d’"instrumentalisation politique d’un drame" , de "propos indignes et scandaleux" , de "remise en cause de l’autorité républicaine" , et de complaisance - voire de connivence - avec les casseurs et la mouvance extrémiste violente.

Cela a, un temps, atténué la pression pesant sur l’exécutif. Mais celle-ci est rapidement revenue, au Parlement. A quatre reprises, lors de la séance de l’Assemblée consacrée aux questions d’actualité au gouvernement, celui-ci a été interpellé sur les faits.

Royal blême et muette

Sous les yeux d’une Ségolène Royal blême et muette - ministre de l’Ecologie, elle est pourtant très concernée - Manuel Valls, personnellement pris à partie, a tenté de désamorcer ce que des médias français qualifient dorénavant d’"affaire d’Etat" . Le chef du gouvernement, crispé, a défendu "le travail extrêmement difficile des forces de l’ordre, confrontées souvent à une violence extrême" , et qui, sur le site de ce barrage, dernièrement, "ont compté de nombreux blessés, dans leurs rangs" . "Il n’y a pas de place, dans notre démocratie, pour les casseurs !", s’est-il exclamé.

Cela n’a pas impressionné les écologistes ni, un ton plus bas, les communistes. La fracture de la majorité parlementaire PS-Verts, depuis longtemps de guingois, est même apparue au grand jour. Quand les Ecolos ont implicitement prévenu qu’ils exigeraient que le ministre de l’Intérieur, voire le chef du gouvernement lui-même, "tirent toutes les conséquences" - démissionnent, en clair - si l’implication des gendarmes mobiles dans la mort du jeune manifestant venait à être avérée.

Un tir mortel de grenade : piste privilégiée

Or, à mesure que les jours passent, cette hypothèse paraît de moins en moins improbable.

Ainsi, lundi, l’autopsie avait attribué la mort du jeune homme à une hémorragie consécutive à une violente explosion, à l’origine indéterminée. Mardi, des analyses complémentaires ont révélé que, sur ses vêtements, avaient été retrouvées des traces de TNT : un explosif chimique entrant dans la composition des grenades offensives qui sont utilisées par les CRS et les gendarmes.

Dès lors, au vu de ce qui fait désormais figure de piste privilégiée par les enquêteurs - le tir mortel d’un gendarme - et malgré les appels au calme lancés par les parents de Rémi Fraisse, l’on ne pouvait exclure une nouvelle soirée de violences. Alors que, lundi soir, déjà, avaient dégénéré plusieurs des rassemblements d’hommage au jeune manifestant, qui s’étaient tenus dans une dizaine de villes du pays.

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