Marche républicaine: plus grande mobilisation jamais recensée en France

Au moins 3,7 millions de personnes ont manifesté dimanche en France contre le terrorisme au terme d'une semaine marquée par des attentats meurtriers. Plusieurs journalistes de Charlie Hebdo étaient en tête du cortège à Paris.

AFP

Une marée humaine record, plus de 3,7 millions de personnes, a communié dimanche, en province, outremer comme dans les rues d'un Paris en état de siège, marchant avec François Hollande et des dirigeants étrangers pour expurger entre larmes et sourires la souffrance d'une folle semaine de violence.

Au moins 3,7 millions de manifestants dans la France entière, dont 1,2 à 1,6 million à Paris selon le ministère de l'Intérieur - des "Charlie", des "musulmans", des "juifs" et des "policiers", référence aux 17 morts des attentats à Charlie Hebdo et dans une supérette casher - ont défilé, sans aucun incident, pour dire leur refus du terrorisme islamiste qui a frappé trois jours durant au coeur de la capitale.

Le ministère de l'Intérieur n'a pu établir un comptage précis à Paris face à l'ampleur de la mobilisation: pas tout à fait certain que la foule parisienne, grave et frondeuse à la fois, a dépassé le record de 1,5 million de personnes réunies après la victoire au Mondial de football de 1998.

Mais dans la France entière, c'est sans l'ombre d'un doute un record historique depuis la Libération, devant les 3,5 millions de personnes mobilisées contre la réforme des retraites en 2010 - ces chiffres étaient ceux des organisateurs, la police avait annoncé 1,2 million de manifestants.

Après une mobilisation importante dès samedi, des centaines de villes de France ont en effet connu dimanche des rassemblements sous les drapeaux tricolores et les bannières "Je Suis Charlie", réclamant "Liberté, Fraternité" entre Marseille, Lyon, Grenoble, Rennes ou Perpignan.

Bras dessus, bras dessous, le président François Hollande et ses invités étrangers, plus de 50 responsables du monde entier, ont avancé derrière les familles des victimes le front ceint d'un bandeau blanc, personnalités de tous bords, partis, syndicats, artistes, associations, groupes religieux, avançant du même pas lent, souvent même statiques vu l'ampleur de la foule.

"Paris est aujourd'hui la capitale du monde", a salué François Hollande à la mi-journée. "Le pays tout entier va se lever vers ce qu'il a de meilleur". "Historique", s'est réjoui le Premier ministre Manuel Valls, pour qui "il faut que l'état d'esprit de ce 11 janvier reste".

Depuis mercredi épicentre des rassemblements, la place de la République, d'où partait la manifestation, s'est trouvée congestionnée avant même le début de la marche à 15h00, avec un flot continu de centaines de milliers de personnes, rues bloquées, métros saturés et bus à l'arrêt.

Sommet diplomatique

Cette marche conçue initialement comme un hommage aux victimes des trois jihadistes revendiqués, dont les irrévérencieux dessinateurs de Charlie Hebdo massacrés mercredi, une jeune policière municipale tuée jeudi et quatre juifs assassinés dans une supérette casher vendredi, a également pris un tour de sommet diplomatique.

Une cinquantaine de dirigeants étrangers se sont retrouvés à l'Elysée en début d'après-midi: le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le président palestinien Mahmoud Abbas et le couple royal jordanien étaient présents, de même que le président ukrainien Petro Porochenko et le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov.

Participaient aussi les plus hauts dirigeants européens, d'Angela Merkel à David Cameron, de Mariano Rajoy à Jean-Claude Juncker en passant par Matteo Renzi, ainsi que huit présidents africains. Particulièrement marquante, l'image de la chancelière allemande, reposant son front, yeux fermés, sur l'épaule de François Hollande.

Des dirigeants plus controversés, comme le Hongrois Viktor Orban ou le Gabonais Ali Bongo, ont aussi fait le voyage. La Turquie était représentée par son Premier ministre Ahmet Davutoglu. Ralliant la manifestation depuis l'Élysée en cars, ils ont tous parcouru pendant une vingtaine de minutes le boulevard Voltaire avant de se figer pour une minute de silence à hauteur de la mairie du XIe et de repartir.

François Hollande, resté dans le cortège, est ensuite allé à la rencontre des familles et des proches des victimes, étreignant notamment un long moment l'urgentiste et chroniqueur de Charlie Hebdo Patrick Pelloux, en larmes.

En plus du gouvernement français au grand complet, l'ancien président Nicolas Sarkozy était présent ainsi que les ex-Premiers ministres, de Michel Rocard à Jean-Marc Ayrault, en passant par Alain Juppé, Edouard Balladur ou Lionel Jospin.

A l'Élysée, même si on salue "la mobilisation internationale exceptionnelle", on évoque d'abord le "rassemblement du peuple français".

La France unie

Dans la foule d'anonymes, beaucoup de familles. Sous les drapeaux, français et internationaux, on chante la Marseillaise, on entonne des "Charlie, Liberté!". C'est "un vrai signe de la force de la France (...), elle est unie contre toutes ces personnes" extrémistes, se réjouit Lassina Traoré, un Français de 34 ans de confession musulmane.

Charlie est venu avec son fils Samuel de 9 ans. "Je suis là en tant que juif, Français, républicain, je voulais montrer à mon fils qu'il n'était pas seul".

Tous les partis étaient représentés dans le cortège parisien, à l'exception du FN. Marine Le Pen, pas invitée formellement, a appelé à manifester seulement en province. Elle était à Beaucaire (Gard), une mairie d'extrême droite, où elle a été acclamée par une petite foule.

A Lyon, il a fallu rallonger le parcours pour accueillir la foule, souvent en larmes. A La Rochelle, une pancarte: "Raid, GIGN = merci" témoignait des applaudissements souvent entendus dans les cortèges par les journalistes de l'AFP, destinés aux forces de l'ordre.

De fortes mobilisations ont également été rapportées dans des villes plus petites: à Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne, localité de 8.000 habitants où s'est déroulé l'assaut contre les deux frères Kouachi vendredi, près de 10.000 personnes se sont retrouvées.

A Pointe-à-Pitre, une banderole noire avec l'inscription "Nou Sé Charlie" (nous sommes Charlie en créole) était déployée sur l'hôtel de ville. "L'union fait la France", ont scandé les 2.750 personnes ayant manifesté, sept degrés sous zéro avec de la neige, à St Pierre et à Miquelon... la moitié de la population de l'archipel.

Une même émotion a saisi de nombreuses capitales à travers le monde, à Berlin (18.000 personnes), Vienne (12.000), Montréal (25.000), Londres ou Madrid.

Dans la matinée, François Hollande avait d'abord reçu les représentants d'une communauté juive toujours plus inquiète. Il s'est rendu, accompagné de M. Netanyahu, à 19H00 à la Grande synagogue de Paris, à une cérémonie d'hommage à "toutes les victimes" des attentats de Paris et Montrouge. Tous deux ont été ovationnés.

Le dirigeant israélien, qui avait appelé la veille les juifs de France à rejoindre Israël, a nuancé ses propos : "Vous avez le droit de vivre en sécurité et en paix dans chaque endroit où vous choisirez de vivre", ajoutant: "En particulier en France". Et il a salué la "position très ferme" du duo Hollande-Valls contre "le nouvel antisémitisme".

Sur fond de nouvelles menaces formulées contre la France, Bernard Cazeneuve, 11 ministres de l'Intérieur européens et le ministre américain de la Justice, Eric Holder, réunis à Beauvau, ont appelé à renforcer les contrôles des mouvements aux frontières extérieures de l'Union européenne. Et jugé "indispensable" le partenariat avec les opérateurs internet pour identifier et retirer rapidement les "contenus incitant à la haine et à la terreur".

"L'Europe va gagner le défi contre le terrorisme", a estimé l'Italien Matteo Renzi. Moins optimiste, le Britannique David Cameron a prévenu que la menace jihadiste serait "avec nous pour encore beaucoup d'années".

La Belgique bien représentée

Selon notre journaliste présent à la Gare du Nord à Paris, Charles Michel est arrivé sur place aux alentours de 12h40. Il rejoint ainsi Jan Jambon, le ministre de l'Intérieur, présent depuis le matin. Sont également sur les lieux : Kris Peeters, le ministre de l'Emploi, Daniel Bacquelaine, ministre des Pensions et Paul Magnette, le Ministre-Président wallon.

Charles Michel s'est exprimé, rappelant que ce qui se passe ce dimanche est " l'affaire de tout le monde. Quelles que soient nos opinions, nous sommes dans le camp de la démocratie. C'est un déploiement exceptionnel à la hauteur des enjeux. C'est une agression contre les valeurs des Lumières qui a été faite ces derniers jours ". Le Premier ministre a rejoint l'Elysée afin de rencontrer François Hollande avant qu'ils se dirigent tous en bus vers les lieux de la manifestation.

Un important dispositif policier est présent afin d'assurer la sécurité de l'événement. La police française a fait le déplacement en nombre, tout comme la police belge qui devrait, elle, suivre le Premier ministre.

De nombreux Belges ont également fait le déplacement. Plusieurs Thalys sont arrivés en provenance de Belgique avec, à leurs bords, des citoyens belges qui tiennent à venir apporter leur soutien aux victimes de la fusillade de Charlie Hebdo et à soutenir la liberté d'expression.

Lorsque l'on demande à une famille présente pourquoi elle a fait le déplacement, enfants et parents répondent en choeur : " Pour qu'il n'y ait plus de violence. Ce genre d'événement tragique touche des acquis. C'était important pour nous d'être là afin de se rapprocher de la communauté musulmane ".


Sur le même sujet