Le témoignage d'une survivante de Charlie Hebdo: "Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux"

Ce mercredi 7 janvier, Sigolène Vinson, chroniqueuse judiciaire de Charlie Hebdo, assistait à la première conférence de rédaction de l'année. Comme toute l'équipe, elle a entendu "deux pop”. Bruit des balles qui ont grièvement blessé son collège webmaster Simon Fieschi. C'était le début de l'attaque des frères Kouachi. Récit.

Le témoignage d'une survivante de Charlie Hebdo: "Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux"
©REPORTERS
J.B

Elle s'appelle Sigolène Vinson. Ce mercredi 7 janvier, peu après 10 heures, la chroniqueuse judiciaire de Charlie Hebdo assistait comme la plupart des membres de l'équipe du magazine satirique à la première conférence de rédaction de l'année. Comme toute l'équipe, elle a entendu "deux pop”. Bruit des balles qui ont grièvement blessé son collège webmaster Simon Fieschi dans la rédaction.

Dans la salle de réunion, il y a eu un moment de flottement, narre-t-elle au quotidien Le Monde . "On s’est tous demandé ce que c’était".


"Je ne veux pas me retourner pour ne pas voir la mort en face"

Un des policiers chargés de la protection de Charb se lève alors de son bureau. Il leur ordonne de ne pas bouger: “Il a semblé hésiter près de la porte. Je me suis jetée au sol". La journaliste rampe vers le bureau de deux collègues à l'autre bout de la salle et entend la porte d’entrée de la salle de rédaction "sauter" en même temps qu'un homme crier " Allahou akbar" .

Elle relate: "Pendant que je rampe au sol, j’entends des coups de feu. Je ne veux pas me retourner pour ne pas voir la mort en face. Je suis sûre que je vais mourir". Par chance aucune balle ne la touche, la jeune femme parvient à se cacher derrière un muret. "Ils tiraient balle après balle. Lentement. Personne n’a crié. Tout le monde a dû être pris de stupeur."


"Je ne veux pas perdre son regard car Jean-Luc est sous la table"

Après un silence de plomb, comme " un silence de mort”, Saïd Kouachi contourne lentement le muret et pointe alors son arme sur elle. "Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux. N’aie pas peur. Calme-toi. Je ne te tuerai pas. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes. Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t’épargne."

La jeune femme ne dit rien mais maintient son regard pour gagner du temps, éviter surtout qu'il ne trouve Jean-Luc, le graphiste de Charlie Hebdo, caché sous la table tout près d'elle. "Je lui fais un signe de la tête. Pour garder un lien, un contact. Il ne l’a pas vu, et j’ai bien compris que s’il ne tue pas les femmes, c’est qu’il tue les hommes."

Saïd Kouachi disparaît avec son frère. Elle retourne alors dans la salle de rédaction. A l'intérieur, évidemment "l'horreur".


"Ils sont tous morts"

Dans cette pièce, elle découvre le carnage des frères Kouachi. Elle aperçoit un de ses collègues Philippe "le bas du visage arraché, qui (lui) fait signe de la main". La journaliste n'arrive pas à l'aider: " Je n’ai pas pu m’approcher de lui. Je n’ai pas pu lui tenir la main. Je n’ai pas réussi à l’aider. C’était trop."

Sigolène part ensuite chercher sa veste pour prendre son téléphone. Elle doit alors enjamber les corps de ses collègues pour atteindre son combiné et appeler les pompiers. Elle répète trois fois : "Ils sont tous morts."


Patrick Pelloux penché sur Charb: "Mon frère"

Le témoignage d'une survivante de Charlie Hebdo: "Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux"
©REPORTERS

Après l'appel, il y a l'attente et les coups de fil des proches. " Dès que je décrochais, j'hurlais. Je tenais des propos incohérents. Dès que je raccrochais, je me calmais" .

Il y a les premières personnes qui arrivent sur les lieux, ceux qui s'occupent des blessés. Sigolène se rappelle de Patrick Pelloux, urgentiste et chroniqueur du magazine, se penchant sur le corps inerte de Charb, son ami et directeur de publication: " Il lui a pris le pouls au niveau du cou. Puis il lui a caressé la tête et lui a dit : “Mon frère.”

Trop dur pour la jeune Française qui décide de quitter la pièce. C'est l'heure de découvrir que certains sont vivants comme Luz, Laurent Léger et les autres.

C'est avec eux, et tous les collègues décédés, qu'elle continuera de se battre pour exercer son métier pour que vivent Charlie et la liberté d'expression. "Cette rédaction, ce n’était que des rires et de la gentillesse. Une vraie douceur, une vraie tendresse. Quand j’ai vu Cabu et Wolinski, des vrais, vrais gentils, je n’ai pas compris…"

Le témoignage d'une survivante de Charlie Hebdo: "Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux"
©AFP


Sur le même sujet