L'Uruguay lutte contre les addictions

C’est ce qu’a annoncé le nouveau président, après l’ouverture au cannabis du sortant. Analyse.

L'Uruguay lutte contre les addictions
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Marie-France Cros

Les programmes de santé mentale et les mesures liées à la prévention et au contrôle de la consommation de tabac, de drogue et d’alcool seront approfondis." Bam ! Dès son discours d’investiture, dimanche, le nouveau président uruguayen Tabaré Vasquez, 75 ans, a affirmé sa différence avec son prédécesseur, José Mujica, 79 ans. Les deux hommes sont pourtant issus de la même formation de gauche, le Frente amplio, au pouvoir depuis 2005, quand Tabaré Vasquez avait été élu pour la première fois. La Constitution uruguayenne interdit deux mandats successifs.

Lors de ce premier mandat, Tabaré Vasquez, un cancérologue, s’était fait connaître en faisant de l’Uruguay, en 2006, le premier pays d’Amérique latine où il était interdit de fumer dans les lieux publics.

Vente de cannabis sous contrôle de l’Etat

"Pépé" Mujica, l’anticonformiste libertaire, l’ancien guérillero emprisonné et torturé, qui s’était fait connaître au monde par son goût de la simplicité, a laissé en héritage trois législations : l’autorisation de l’avortement, le mariage homosexuel et - la plus originale, sans équivalent au monde - la loi permettant la culture et la vente de cannabis sous contrôle de l’État. Durant sa campagne électorale, à l’automne dernier, Tabaré Vasquez n’avait pas caché son désaccord avec cette dernière, dont la mise en œuvre est très lente.

Les deux hommes sont austères, mais différemment. Pépé Mujica est devenu célèbre à l’extérieur de l’Uruguay parce qu’il ne met pas de costume, même pour faire prêter serment à ses ministres ; parce qu’il roule dans une vieille Coccinelle et préfère sa petite maison à la sortie de Montevideo au palais présidentiel ; parce qu’il s’attable au café avec son chauffeur. Les Uruguayens sont moins enthousiastes que les étrangers à son égard, parce qu’il n’a pas accompli son programme sur nombre de points.

Tabaré Vasquez, fils d’ouvrier ayant dû travailler comme menuisier et serveur pour se payer des études de médecine, ne quitte pas un sévère costume noir - chemise blanche ; il prépare avec soin ses dossiers ; il a quitté la présidence, en 2010, en ayant diminué le nombre de pauvres de 65 %, réduit le chômage à 5,7 %, obtenu une croissance économique de 4,4 % - et avec un taux de popularité de 60 %.

Sécuritaire ou médical

Mais la différence de caractère entre les deux vedettes du Frente amplio ne suffit pas à expliquer leur opposition sur la légalisation du cannabis.

En se lançant dans cette manœuvre risquée, José Mujica se focalisait sur l’aspect sécuritaire de la question. Le but de la législation était de barrer la route à l’accroissement régulier de la puissance des narco-trafiquants en Amérique latine. Au Mexique, ils font la loi dans certaines régions ; en Colombie, ils ont corrompu des pans entiers de la société ; au Brésil et en Argentine, ils ne cessent de conquérir des territoires. Le président Mujica a voulu leur couper l’herbe sous le pied en supprimant le trafic par la légalisation du cannabis.

Le Dr Tabaré Vasquez, lui, considère le problème dans son aspect médical : les drogués, comme les fumeurs et les alcooliques, constituent un problème de santé publique. Il profite en outre de l’expérience acquise depuis le vote de la loi sur le cannabis, il y a un an et demi. Celle-ci montre que la loi n’est pas facile à mettre en place : seule une proportion infime des 30 000 à 40 000 producteurs de cannabis se sont inscrits sur les listes de l’État. Et moins encore de consommateurs - estimés à 150 000, sur une population totale de 3,3 millions d’habitants - se sont fait recenser, notamment par peur d’être identifiés en cas de retournement de la politique nationale en matière de drogue.

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