A Mossoul, les habitants sont terrifiés

Un an après la prise de la ville par Daech, des blogueurs anonymes témoignent.

A Mossoul, les habitants sont terrifiés
Christophe Lamfalussy

Un an après la prise de la ville par Daech, des blogueurs anonymes témoignent.

Depuis quelques jours, les habitants de l’Etat islamique (EI, ou Daech dans son acronyme arabe) ne sont plus autorisés à nourrir les pigeons sur le toit des immeubles, de peur que des voisins puissent être distraits par des femmes s’adonnant à cette pernicieuse activité.

Tous ceux qui nourriront des pigeons "pourront être punis d’une amende, d’un emprisonnement et de coups de fouet", indique la fatwa de Daech, qu’un jeune expert du Middle East Forum, basé à Washington, Aymenn Al-Tamini, a déniché dans le corpus des lois islamiques que Daech a édictées depuis un an.

Mais ce n’est pas le plus important pour le million d’habitants qui vit encore à Mossoul, la deuxième ville irakienne, capturée il y a un an par l’EI grâce à des complicités au sein de l’armée de Bagdad.

Depuis un an, ces habitants vivent dans la terreur. Aucun journaliste n’a été autorisé à se rendre à Mossoul (sinon le Britannique John Cantlie, retenu par Daech), mais on en sait un peu plus grâce à quelques blogueurs qui prennent des risques considérables pour témoigner de ce qui se passe dans la ville. Les faits qu’ils racontent ne peuvent pas être vérifiés, mais leurs témoignages convergent.

"Nous avons peur de parler"

Daech a établi une administration dans Mossoul, comme ailleurs dans le territoire qu’il contrôle, gérant l’eau, l’électricité, les parkings municipaux, la révision des manuels scolaires, mais impose un régime de terreur qui rappelle celui des talibans en Afghanistan entre 1996 et 2001.

"Nous avons peur de parler, même avec des amis. Nous avons peur d’être nous-mêmes", confie un habitant à l’AFP.

Car Daech entend contrôler le comportement des habitants et déploie ses milices de la Vertu dans les rues pour veiller au bon respect des fatwas. Les femmes sont couvertes de la tête aux pieds du niqab et doivent depuis peu porter des gants, au point qu’au restaurant, "un père ne reconnaît plus sa fille dans une nuée noire", clame un habitant.

Mosul Eye, un blogueur anonyme, explique qu’un bataillon de femmes djihadistes, venues d’Asie, d’Europe, de Turquie et du Kurdistan, patrouille dans les quartiers de la ville (notamment là où il y a hôpitaux et écoles) pour attirer des filles prêtes à se marier avec des djihadistes.

Il est aussi requis pour les hommes jeunes, en dessous de 45 ans, de se laisser pousser la barbe et les cheveux. A la première infraction, ils sont punis d’une amende de 75 euros et d’une semaine de prison. A la deuxième, ils écopent de 40 coups de fouet et de 30 jours de prison.

Punitions et intimidations

Boire de l’alcool et fumer sont évidemment interdits (on traque les doigts jaunis par la nicotine), tout comme la musique sur les sonneries de portables et les appareils de type iPhone, trop repérables par leur système de GPS intégré.

Généralement, le vendredi, les habitants sont invités aux décapitations, lapidations et crucifixions qui sanctionnent les crimes jugés les plus graves. L’adultère consommé est condamné par la lapidation à mort; un comportement adultérin, "impudique", vaut 100 coups de fouet et le bannissement pendant une année, selon une fatwa décrétée l’an dernier dans la région d’Alep (Syrie). Le 12 mai dernier, "l’EI a exécuté un citoyen en le crucifiant. C’est la première fois que l’EI utilise la crucifixion. Il était accusé d’espionnage et de vol", écrit Mosul Eye sur son blog.

La punition et l’intimidation font partie de l’arsenal de Daech pour contrecarrer toute révolte des habitants de Mossoul, d’autant plus que le groupe djihadiste s’en est pris aussi à des temples et mosquées, patrimoine de la ville, qu’il a détruits à l’explosif. Le drapeau noir de Daech flotte sur l’église de l’archevêché syriaque, dont le quartier est devenu celui des djihadistes. Toutes les maisons des chrétiens, qui ont fui massivement Mossoul, sont marquées d’un "N" pour "Nasrani" (nazaréen).

Espoirs douchés

Daech paie ses militants en levant des impôts sans cesse nouveaux. Selon Mosul Eye, il réclame désormais 2 000 dinars (1,50 euro) par jour à chaque famille en plus d’un paiement mensuel de 25 000 dinars (20 euros).

La capture de Mossoul, le 10 juin 2014, avait permis à Daech de pousser ses lignes jusqu’à une vingtaine de kilomètres d’Erbil, capitale régionale du Kurdistan irakien. La coalition internationale, menée par Washington, a plusieurs fois annoncé qu’une offensive pour reprendre la ville était imminente. Mais la capture de Ramadi, le 17 mai, a douché les espoirs des habitants de Mossoul. La contre-offensive n’aura pas lieu avant 2016, croit savoir le "New York Times".

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