La Russie consulte les Arabes

La lutte contre Daech et la paix en Syrie passent par Moscou… et Téhéran. Ce ballet diplomatique arabe à Moscou est bien trop intense pour ne pas y voir les velléités russes de peser dans la chaotique équation du Moyen-Orient. Eclairage de Vincent Braun.

Vincent Braun
Russian President Vladimir Putin watches the opening ceremony of the MAKS-2015 (the International Aviation and Space Show) in Zhukovsky, outside Moscow, Russia, on Tuesday, Aug. 25, 2015. (Alexei Druzhinin/RIA Novosti, Kremlin Pool Photo via AP)
Russian President Vladimir Putin watches the opening ceremony of the MAKS-2015 (the International Aviation and Space Show) in Zhukovsky, outside Moscow, Russia, on Tuesday, Aug. 25, 2015. (Alexei Druzhinin/RIA Novosti, Kremlin Pool Photo via AP) ©AP

La Russie consulte à domicile et le Moyen-Orient est au centre de son attention. Au cours de la semaine, le président égyptien Abdel Fattah Al Sissi, le roi de Jordanie Abdallah II et le prince héritier des Emirats arabes unis, Mohammed Al Nahyane, se sont succédé à Moscou. Tous trois ont rencontré le président russe Vladimir Poutine en marge du prestigieux salon de l’aéronautique Maks 2015. La semaine dernière, c’était une délégation de l’opposition syrienne "tolérée" par Damas qui s’y était entretenue avec des officiels russes. Auparavant, le chef de la diplomatie saoudienne - et aussi son confrère iranien - avait rendu visite à son homologue russe, Serguei Lavrov.

Ce ballet diplomatique arabe à Moscou est bien trop intense pour ne pas y voir les velléités russes de peser dans la chaotique équation du Moyen-Orient. Les discussions entre Moscou et ces hauts responsables arabes, bien qu’elles concernent la coopération économique et de nouvelles opportunités commerciales, sont surtout centrées sur la situation au Moyen-Orient.

La Russie confirme par là qu’elle entend toujours jouer un rôle déterminant dans la région, qu’il s’agisse de la lutte contre le groupe extrémiste Etat islamique - Vladimir Poutine tente depuis des mois de convaincre des pays arabes de créer une grande coalition visant à combattre Daech - ou de la paix en Syrie.

Retrait américain et avance russe

"La Russie est le seul pays en mesure de mener une médiation pour une solution politique en Syrie", confirme Bassma Kodmani, la directrice de l’Initiative de réforme arabe, un think tank basé à Paris. "Le grand progrès est que la Russie se mobilise. Pendant quatre ans, elle était crispée, inhibée par la perspective d’une intervention militaire occidentale. Donc elle freinait des quatre fers sur n’importe quelle initiative." Depuis le début de l’année, Moscou s’est mobilisé après que les Etats-Unis aient fait comprendre qu’ils n’interviendraient pas par la force contre le régime de Damas.

"Cette agitation diplomatique ne mène nulle part mais elle arrange bien tout le monde. Face à la succession de massacres à laquelle on a récemment assisté (dans les banlieues de Damas par exemple), cela permet à la communauté internationale de prétendre qu’elle fait quelque chose", estime Thomas Pierret, chargé de cours à l’université d’Edimbourg et spécialiste de la Syrie. "Si la Russie est incontournable dans une solution en Syrie, c’est parce que les Occidentaux ont totalement abandonné le terrain diplomatique. Ils savent que ces efforts sont futiles s’ils ne sont pas appuyés par une menace militaire crédible, que personne n’a envie d’agiter, donc ils lui laissent (à la Russie) le champ libre."

Un rôle de médiateur actif

Pour Bassma Kodmani, "on s’oriente vers une approche russe qui cherche à concilier les différentes positions, autrement dit (à jouer) un rôle de médiation réelle". C’est ce qui explique que Moscou mène aujourd’hui ces consultations pour savoir quelles sont les exigences minimales des acteurs régionaux, ce qui est inconcevable pour les uns et pour les autres.

Le roi Abdallah a parlé cette semaine du rôle "vital" de la Russie pour trouver une solution politique au conflit en Syrie. Le président syrien, Bachar al Assad a, quant à lui, redit sa confiance en son partenaire russe et sa politique "constante" de soutien à Damas dans sa lutte contre les terroristes qui lui ravissent son territoire.

Pas sans l’Iran

Ce rôle de médiateur joué par la Russie ne peut toutefois réussir sans la coopération de l’Iran, le principal soutien effectif de Damas. "Moscou n’a pas beaucoup d’influence sur le régime" syrien, explique Thomas Pierret. "La Russie vend des armes à Assad. Mais c’est l’Iran qui paie et envoie des combattants : c’est donc lui qui a une influence sur Assad."

L’Iran est le "vrai décideur", avance pour sa part Bassma Kodmani. "Le régime est entièrement tributaire du soutien iranien. Rien ne se fait et rien ne peut être approuvé sans que l’Iran soit d’accord. Le véritable interlocuteur aujourd’hui, c’est Téhéran."

Une solution politique en Syrie impliquerait un changement de régime

Cette semaine, le Conseil de sécurité des Nations unies s’est prononcé en faveur d’un nouveau plan pour la paix en Syrie. Son envoyé spécial, Staffan de Mistura, mènera dès la rentrée des médiations en vue de préparer un éventuel futur processus de paix impliquant une solution politique. Pour Thomas Pierret, chargé de cours à l’université d’Edimbourg, l’idée même d’une transition politique mène inévitablement à un changement de régime.

“C’est le principe même d’une transition : on évolue, pacifiquement et graduellement, d’un régime exclusif vers un régime inclusif. La nature du régime politique change et l’ancien régime disparaît”, dit-il. Non sans préciser que dans les systèmes politiques fortement institutionnalisés, on peut permettre à une partie de l’ancien régime de conserver des bastions. “Par exemple, en Tunisie, le clan présidentiel a été éliminé mais le ministère de l’Intérieur est resté très ‘benaliste’. En Egypte, après le départ de Moubarak, l’armée est restée forte parallèlement au processus de démocratisation, à tel point qu’elle a fini par reprendre le contrôle. C’était le même principe après Pinochet au Chili : l’armée abandonnait le pouvoir politique au civil et les généraux rentraient dans leurs casernes.”

Le problème, dit-il, c’est qu’en Syrie, ce n’est pas l’armée qui contrôle le pays, ou une quelconque institution, “c’est un clan de type mafieux qui contrôle les positions clés dans l’armée, la sécurité, le monde des affaires…”

Il pointe une autre différence fondamentale de la Syrie par rapport à d’autres pays. “Lorsqu’on parlait du clan Moubarak (en Egypte) ou Ben Ali (en Tunisie), on parlait littéralement de leur famille. Le clan Assad est un réseau beaucoup plus vaste et dont l’emprise est par conséquent beaucoup plus difficile, sinon impossible, à desserrer.” Ce qui appelle d’autant plus, selon lui, un changement de régime.