Vent de colère à Varsovie

Les manœuvres du parti PiS pour verrouiller le pouvoir déclenchent l’ire de la rue.

pologne
©AFP
Maja Czarnecka

Au lieu de préparer la traditionnelle carpe de Noël, les Polonais sont spontanément sortis par milliers dans la rue le week-end dernier. Par ces manifestations, ils entendent défendre la démocratie qui, selon eux, est fortement menacée par le parti Droit et Justice (PiS) présidé par Jaroslaw Kaczynski, de retour au pouvoir depuis un mois.

"Nous allons défendre la Constitution, et le Tribunal constitutionnel", scandaient samedi dernier les quelque 10 000 manifestants rassemblés devant le siège du Parlement, à Varsovie, où le PiS dispose d’une majorité absolue.

Le Comité de défense de la démocratie (KOD), un mouvement civique spontané né sur le réseau social Facebook, avait dans le même temps organisé des protestations dans une vingtaine de villes en Pologne et dans des capitales européennes, dont Bruxelles.

Kaczynski lui-même surpris

Une semaine plus tôt, le 12 décembre, une première manifestation avait mobilisé 50 000 personnes. Un nombre qui a surpris le KOD lui-même mais, surtout, le PiS qui ne s’attendait pas à une telle réaction. Le lendemain, ce dernier a sorti ses propres épées : une vingtaine de milliers de ses partisans sont descendus dans les rues de Varsovie pour soutenir sa politique de réformes.

Ces événements font remonter des émotions du passé : les anti-PiS vont jusqu’à comparer Jaroslaw Kaczynski au dictateur biélorusse ou nord-coréen et ont organisé une veillée de nuit devant son domicile, comme le fit à l’époque le syndicat Solidarité devant la villa du général communiste Wojciech Jaruzelski. M. Kaczynski, chef de file de Droit et Justice, n’a pas mâché ses mots : il a qualifié les manifestants du KOD de "citoyens de médiocre qualité", de "communistes", de "voleurs", les comparant même à "la Gestapo".

Cette crise a éclaté suite aux manœuvres du PiS pour faire main basse sur le Tribunal constitutionnel. Le PiS a en effet utilisé divers procédés pour placer dans cette cour cinq juges de son choix; estimant que les magistrats qui y siégeaient sont favorables aux libéraux qui les ont nommés sous les législatures précédentes, alors qu’ils occupaient le pouvoir.

L’objectif est clair : avoir le champ libre pour imposer les changements politiques annoncés durant la campagne électorale. Mardi soir, le PiS entendait ainsi faire passer à la Diète (la chambre basse du Parlement) un amendement à la loi sur le Tribunal constitutionnel. Celui-ci vise à introduire la règle de la majorité qualifiée de deux tiers pour chaque verdict rendu par le tribunal, qui sera alors obligé de statuer en présence de treize juges sur les quinze que compte cette cour. Un mode de fonctionnement qui, selon les juristes, risque de paralyser son action.



Un sentiment de trahison

Pour les opposants, "le PiS mène un coup d’Etat rampant en Pologne et s’approprie l’Etat totalement". Cette analyse, partagée publiquement par le président du Parlement européen, le social-démocrate allemand Martin Schulz, a provoqué la colère de Varsovie.

Le PiS crie pour sa part à "l’hystérie" de la part des gens accrochés au pouvoir. Selon la Première ministre, Beata Szydlo, tout se fait "dans les règles démocratiques". "Tous ces changements sont menés car les Polonais en ont décidé ainsi par les urnes", le 25 octobre dernier.

Difficile toutefois de parler d’un Etat de droit quand les Polonais apprennent que leur président, Andrzej Duda, reçoit à 4 heures du matin l’assermentation des juges nommés au Tribunal constitutionnel par le parti dont lui-même est issu. Ou bien quand des responsables du ministère de la Défense changent, en pleine nuit là encore, la direction d’une administration du contre-espionnage.

La popularité de Kaczynski a chuté de 42 % à 27 %. "Aucun parti arrivé au pouvoir en Pologne n’a enregistré une telle baisse de popularité en si peu de temps", souligne Maciej Gdula, sociologue de l’Université de Varsovie. "Les gens se sentent trahis par ce parti, qui annonçait dans sa campagne ‘un bon changement’. C’est loin d’être le cas", explique-t-il.

Sur le même sujet