UE-Turquie : vers un accord migratoire à reculons...

A Donald Tusk a été donné "mandat avec les points qui étaient positifs, et négatifs, pour qu'(il) les présente au Premier ministre turc" Ahmet Davutoglu vendredi matin, a précisé M. Bettel devant des journalistes en sortant du sommet.

UE-Turquie : vers un accord migratoire à reculons...
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Gilles Toussaint

Les dirigeants des 28 pays de l'UE ont finalisé une "position commune" jeudi soir en vue d'un accord avec la Turquie censé stopper l'afflux de migrants vers l'Europe, a annoncé le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel. Il y a un "accord sur une position de l'UE", et le président du Conseil européen Donald Tusk "la présentera au Premier ministre turc avant notre conseil européen" qui reprend vendredi, a indiqué M. Bettel sur son compte Twitter.

« Négocier avec les Turcs, c’est une expérience. Afin de pouvoir toujours rejeter la faute sur les autres, ils vont absolument se donner les moyens pour échouer. Et pour ça, ils sont très forts.” Cette confession glissée mercredi par un diplomate chevronné aurait-elle une dimension prémonitoire ?

Alors que les chefs d’Etat et de gouvernement européens étaient réunis ce jeudi à Bruxelles pour tenter d’accorder leurs violons sur l’accord migratoire négocié avec la Turquie, le magazine allemand “Der Spiegel” annonçait en effet que son correspondant, Hasnain Kazim, avait été contraint de quitter ce pays, faute d’avoir obtenu le renouvellement de son accréditation. Sept de ses confrères allemands auraient en outre subi le même sort. Le gouvernement turc aurait voulu humilier les Européens – et singulièrement l’architecte du deal en discussion, Angela Merkel – par cette nouvelle provocation qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Guère d’enthousiasme

A son arrivée au sommet, le président du Conseil européen Donald Tusk affichait un optimisme prudent. “Et pour parler franchement, je suis plus prudent qu’optimiste”, a-t-il précisé, alors que la chancelière allemande déclarait s’attendre à “des négociations compliquées”. De son côté, Charles Michel réaffirmait sa volonté de ne pas brader les valeurs européennes. “Je préfère ne pas avoir d’accord du tout qu’un mauvais accord”, a-t-il insisté.

Comme la France, notre pays se refuse à ce que l’on assouplisse le processus qui doit mener à l’exemption de visa pour les ressortissants turcs qui se rendent sur le territoire européen. Les engagements sur ce point figurant dans le brouillon d’accord qui circulait jeudi étaient d’ailleurs formulés en termes assez légers au regard des exigences d’Ankara. Idem pour ce qui concerne l’ouverture de nouveaux chapitres dans le cadre du processus d’adhésion à l’UE. A Bruxelles, le président chypriote, Nicos Anastasiades, semblait toujours peu enclin à céder du terrain sur ce volet très sensible, tant que la Turquie ne fait pas un pas vers la reconnaissance de son pays.

Les contorsions juridiques se poursuivaient également pour tenter de placer tant bien que mal le mécanisme “un pour un” d’échange de réfugiés syriens dans les clous du droit européen et international; la Grèce souhaitant notamment ne pas être seule à se mouiller dans la reconnaissance de la Turquie comme un “pays tiers sûr”.

On a reçu certaines garanties sur la légalité de l’accord, mais je ne suis pas totalement convaincu”, reconnaissait le Premier ministre libéral luxembourgeois Xavier Bettel. « On a pourtant fameusement rééquilibré le texte (dans le sens du respect des droits des réfugiés, NdlR) par rapport à la proposition initiale », avançait néanmoins une source européenne. Sans aller toutefois jusqu'à affirmer que la sécurité juridique de celui-ci est totalement blindée face aux recours qui ne manqueront pas d'être introduits devant la Cour européenne de justice.

Piégés

Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, qui a échafaudé le projet d’accord avec Angela Merkel, estimait pour sa part que l’UE n’a d’autre alternative que de le conclure si elle veut éviter que la crise ne s’aggrave en Grèce. Le sentiment dominait en effet que les dirigeants européens sont allés trop loin dans leurs tractations avec la Turquie et ne disposent pas de « plan B ». “Avec cette proposition, nous sommes otages de nous-mêmes », jugeait ainsi avec lucidité la Lituanienne Dalia Grybauskaité.

Les Européens veulent des garanties

Peu après minuit, les Vingt-huit se sont finalement accordés sur une position de compromis fixant leurs lignes rouges ; les diplomates s’étant appliqués à noyer les points qui fâchent dans la sacro-sainte “ambiguïté constructive”, censée permettre à tout le monde d'y trouver son compte. C'est ce mandat que devra défendre ce matin devant le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, un triumvirat composé du président de la Commission Jean-Claude Juncker, de son homologue du Conseil européen Donald Tusk ainsi que du Néerlandais Mark Rutte (dont le pays occupe la présidence tournante de l'Union). Une nouvelle réunion entre les Vingt-huit devrait ensuite avoir lieu en début d'après-midi, avant la négociation finale avec l'envoyé du président Erdogan. La journée s'annonce très longue.

« C'est moi qui ai plaidé pour que l'on ne valide pas un texte figé dès ce soir car cela aurait pu être instrumentalisé par l'autre partie», expliquait le Premier ministe Charles Michel. Ce dernier, qui ne cache pas avoir beaucoup de réserves par rapport à un éventuel accord, a entre autres défendu la mise en place d'un monitoring permanent de sa mise en oeuvre, ainsi que d'un « frein d'urgence » permettant de stopper les processus qui pourraient voir le jour. La libéralisation des visas pourrait, par exemple, être arrêtée si d'aventure la Turquie ne respecte pas ses engagements en matière de réadmission des réfugiés depuis la Grèce. « Un accord ne peut pas être un chèque en blanc », martèle-t-il.

Reste à voir si Ahmet Davutoglu, qui se sait en position de force, sera disposé à se montrer conciliant avec ses homologues européens. Et, en cas de fumée blanche, à organiser toute cette logistique sur le terrain. Une tâche titanesque qui nécessitera de gros moyens matériels et de mobiliser des milliers d'hommes (magistrats, fonctionnaires, interprètes...) maîtrisant la langue grecque. « Cela ne se fera pas à court terme, mais au mieux à moyen terme », prédit un diplomate expérimenté, qui ne semble pas totalement convaincu que tout ce déploiement mettra un terme à la crise migratoire.

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