Coup de tonnerre dans la Turquie laïque

Il a suffi, mardi, d’une seule phrase du président du Parlement turc pour réveiller la fracture la plus sensible qui traverse la vie politique à Ankara, celle qui oppose les "laikçi" (laïcs) aux "dinci" (islamistes). Ismail Kahraman est un membre du parti au pouvoir, l’AKP. Il a été nommé à son poste par le président Erdogan. Et mardi, cet homme en général effacé a déclaré que la nouvelle constitution turque " ne doit pas être laïque […] Cette nouvelle Constitution doit être religieuse".

Christophe Lamfalussy

Il a suffi, mardi, d’une seule phrase du président du Parlement turc pour réveiller la fracture la plus sensible qui traverse la vie politique à Ankara, celle qui oppose les "laikçi" (laïcs) aux "dinci" (islamistes). Ismail Kahraman est un membre du parti au pouvoir, l’AKP. Il a été nommé à son poste par le président Erdogan. Et mardi, cet homme en général effacé a déclaré que la nouvelle constitution turque "ne doit pas être laïque […] Cette nouvelle Constitution doit être religieuse".

A l’opposé des principes fondateurs de la République de Mustafa Kemal Atatürk, sa déclaration est passée en boucle sur les télévisions. En d’autres temps, elle aurait valu l’arrestation immédiate de son auteur et des rumeurs de coup d’Etat militaire. Dans la soirée même, M. Erdogan a indiqué que le président de l’Assemblée nationale s’était exprimé à titre personnel. "Mon opinion sur le sujet est connue, a ajouté le chef de l’Etat. La réalité est que l’Etat devrait avoir une distance identique par rapport à toutes les croyances religieuses (..) C’est cela la laïcité."

Que veut exactement le président Erdogan ?

Affaire clôturée ? Certainement pas. Certains considèrent que l’AKP a lancé de cette manière un ballon d’essai, d’autres que M. Kahraman ne cherchait qu’à faire le buzz sur les réseaux sociaux. Mais le sujet est au cœur de la polarisation de la vie politique turque.

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, ses détracteurs dénoncent une "délaïcisation" insidieuse de la Turquie. Ils soupçonnent Erdogan de vouloir restaurer une sorte de califat ottoman, en rupture avec la République fondée d’une main de fer par Atatürk le 29 octobre 1923. L’homme fort d’Istanbul a rouvert en novembre dernier le chantier d’une nouvelle constitution. Il voudrait, selon ses opposants, fonder un nouvel Etat turc, semblable au système présidentiel américain, au centième anniversaire de la République, en 2023.

Les officiels turcs soulignent que la Constitution actuelle date de l’après coup d’Etat militaire de 1980 et qu’elle a besoin d’un rafraîchissement démocratique. Mais le climat est si polarisé en Turquie, surtout depuis les manifestations de Gezi en 2013, que chaque déclaration est comme une allumette sur une botte de paille.

Avec les déclarations du président du Parlement, "l’AKP a montré son vrai visage", a tonné Figen Yuksekdag, coprésidente du Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde). Tous les partis de l’opposition, dans une rare unanimité, ont demandé la démission de M. Kahraman.

Au fil des années, l’opposition turque a toutefois dû lâcher la bride de la laïcité. L’AKP est en effet chaque fois reconduite au pouvoir par son électorat conservateur et souvent rural. Elle s’est opposée sans succès, en 2007, à la nomination à la présidence d’Abdullah Gül, dont l’épouse est voilée. Elle a dû céder en 2013 sur l’autorisation du port du voile dans les administrations publiques et au Parlement. Elle s’est inclinée face à la transformation des écoles publiques en écoles religieuses, les "imam hatip". Elle a cédé face à la loi restreignant la vente d’alcool en 2013. Sans parler des descentes de police et procès en cascade contre des médias proches des laïcs ou de la confrérie de Fethullah Gullen, l’ex-allié de M. Erdogan.

Un symbole, le fez

Le quotidien laïc "Hurriyet" a aussi relevé en février 2015 que le port du fez et du niqab était autorisé désormais dans les photos officialisant les mariages alors qu’auparavant, le règlement prévoyait que les mariés devaient fournir aux autorités des clichés "en vêtements civils en accord avec les principes révolutionnaires". La référence aux principes révolutionnaires d’Atatürk aurait été gommée.

Le fez et le turban avaient été interdits en 1925 sous l’impulsion du fondateur de la Turquie moderne. A cette époque, Atatürk battait la campagne pour convaincre les femmes d’abandonner le voile islamique et les hommes, de se débarrasser du fez. C’est cette Turquie-là, laïque et moderne, qui a finalement permis à l’AKP d’arriver au pouvoir grâce à des élections démocratiques.


Des lois ou projets de loi considérés par l’opposition comme des atteintes à la laïcité

Autorisation du port du voile islamique en 2013 dans les administrations publiques et au Parlement, puis en 2014 dans les universités et écoles publiques. La loi n’a pas suscité de grandes manifestations dans ce pays où environ 97 % de la population est de confession musulmane.

Restrictions en matière d’alcool et de cigarettes. Comme de nombreux gouvernements le font en Europe et en Amérique du Nord, la Turquie d’Erdogan limite la vente d’alcool et interdit de fumer dans les lieux publics fermés. Depuis 2013, la vente d’alcool au détail est interdite entre 22 heures et 6 heures du matin ainsi qu’à proximité des écoles et des mosquées. Mais cette mesure a aussi une résonance religieuse et a particulièrement irrité certains manifestants de Gezi à l’été 2013 qui prenaient un malin plaisir à décapsuler les canettes de bière au milieu du happening de la place d’Istanbul. L’islam n’est plus une religion d’Etat en Turquie depuis 1928, la charia n’est pas d’application, mais la branche sunnite de l’islam - majoritaire en Turquie - est placée sous la protection et le contrôle de l’Etat, notamment à travers du Diyanet, qui dépend directement des bureaux du Premier ministre. C’est ce Diyanet qui diffuse les prêches dites dans les mosquées du pays, y compris dans les mosquées de Bruxelles et du reste de la diaspora.

Alphabet arabe, le rêve d’Erdogan. Les kémalistes avaient abandonné l’alphabet arabe en 1928 et imposé l’alphabet latin pour marquer la rupture avec l’empire ottoman. Fin 2014, le président Erdogan a défrayé la chronique en proposant de revenir à l’alphabet turc avec des lettres arabes. Le chef de l’Etat estimait que revenir à la pratique ottomane était une façon de défendre sa civilisation et de permettre aux étudiants de lire les documents anciens. Erdogan avait proposé que cela soit obligatoire dans les lycées. Le cours est facultatif.

Mixité dans les résidences d’étudiants. En 2013, Erdogan avait lancé une nouvelle polémique sur la place de la religion dans la société turque en critiquant la mixité dans les résidences étudiantes. "Les étudiants filles et garçons ne peuvent pas vivre dans une même maison, c’est contraire à notre structure qui est conservateur-démocrate", avait-il dit. La polémique est passée, mais la mesure s’est imposée graduellement, avec la disparition graduelle des internats mixtes dans le pays. Ch. Ly.