Les vieux démons de la Croatie refont surface
Le nouveau gouvernement poursuit une agenda ultranationaliste, catholique intégriste et ultralibéral. Reportage.
- Publié le 28-05-2016 à 17h40
- Mis à jour le 28-05-2016 à 18h27

Le nouveau gouvernement poursuit une agenda ultranationaliste, catholique intégriste et ultralibéral.Connu pour ses positions négationnistes, l’historien Zlatko Hasanbegovic, nommé ministre de la Culture de Croatie le 22 janvier dernier, n’en démord pas : l’antifascisme amènerait à justifier "la dictature bolchévique qui s’est longtemps abattue sur l’Europe". L’homme ne s’embarrasse pas de pincettes. "En quelques mois, il s’est attaqué à toutes les institutions culturelles qui osent proférer la moindre critique contre la dérive autoritaire du gouvernement", enrage Oliver Frljic, le directeur du théâtre national de la ville de Rijeka, dont les subventions ont été coupées par l’Etat après avoir proposé des pièces questionnant le nationalisme. "J’ai subi des attaques physiques, on m’a menacé de mort, des vétérans de guerre et des supporters de football ont bloqué le théâtre quand nous avons organisé une performance évoquant les exactions de l’armée croate durant la reconquête de la Krajina, en août 1995. Bientôt, on va se mettre à brûler des livres." Oliver Frljic vient de démissionner de son poste pour se consacrer à l’organisation de Rijeka, capitale culturelle de l’Europe en 2020, un projet porté par la mairie sociale-démocrate de la ville, désormais elle aussi dans le collimateur des autorités centrales.
Trois ans après avoir rejoint l’Union européenne, le 1er juillet 2013, la Croatie se remet à avoir peur, comme aux pires heures du régime de l’ancien président Franjo Tudjman, dans les années 1990, quand la guerre faisait rage dans l’est du pays.
La révolution conservatrice en marche en Croatie surprend par sa violence et sa rapidité. Lors du scrutin législatif du 8 novembre dernier, la Coalition patriotique (Domoljubna koalicija), dominée par l’Union démocratique croate (HDZ), la formation historique du nationalisme croate, avait pourtant obtenu un score relativement modeste, loin de la majorité absolue, dépassant à peine d’une tête les sociaux-démocrates (SDP) du Premier ministre sortant Zoran Milanovic. Avec le renfort du mouvement "citoyen" Most, lié à la hiérarchie catholique, un cartel des droites a pu se mettre en place, ralliant de petites formations ultranationalistes.
L’Union européenne a moins de moyens de pression
Le ministre de la Culture, ancien militant d’un groupuscule revendiquant l’héritage idéologique des oustachis, est bien entouré : Predrag Sustar, le ministre de l’Education est un créationniste convaincu, qui a remis en cause le "dogme" de la théorie de l’évolution dans des articles scientifiques publiés dans les années 2000. Le nouveau Premier ministre, Tihomir "Tim" Oreskovic, un homme d’affaires croate émigré au Canada durant deux décennies, avait quant à lui été raillé, lors de sa prise de fonction, pour son ignorance supposée des mœurs politiques de son pays et son fort accent anglo-saxon. En réalité, il représente le pivot et la synthèse du cabinet : pressenti de longue date par le HDZ, l’homme est un catholique pratiquant, fort lié à l’Opus Dei. Son épouse Sanja était ainsi très en vue lors de la manifestation anti-avortement du 21 mai dernier. Dans le même temps, Tihomir Oreskovic est, sur le plan économique, un libéral convaincu, décidé à privatiser tambour battant les dernières entreprises publiques de Croatie.
"Si j’étais partisan de la théorie du complot, j’irais jusqu’à dire que la dérive nationaliste n’est qu’un écran de fumée destiné à cacher le programme ultralibéral du gouvernement", lâche le journaliste Toni Gabric, directeur du site d’information H-Alter. Pourtant, il semble que les hommes au pouvoir entendent marcher sur trois pieds : nationalisme et réhabilitation des oustachis et de "l’Etat indépendant de Croatie", succursale de l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale; catholicisme ultra-conservateur et libéralisme économique… "Le HDZ avait calculé son agenda depuis longtemps", poursuit Toni Gabric. "Il savait que le moment était venu pour lancer sa révolution conservatrice, l’Union européenne n’ayant plus aucun moyen de pression depuis l’intégration du pays."
Haro sur les minorités serbe et italienne
Le député Milorad Pupovac, président du Conseil national serbe (SNV), confirme l’analyse : "J’ai entendu un cadre important du HDZ résumer l’histoire du dernier quart de siècle. La première étape a été l’indépendance de la Croatie, la seconde l’intégration européenne du pays, et l’heure est maintenant venue de passer à la création d’une Croatie catholique et ethniquement pure, débarrassée de ses ennemis intérieurs."
Tandis que les graffitis anti-serbes se multiplient à nouveau sur les murs des villes du pays, le nouveau gouvernement s’en prend également à une autre minorité, d’importance numérique bien plus limitée et traditionnellement peu dérangeante : la communauté italienne. La réduction des subventions publiques pourrait entraîner la fermeture de "La Voce del popolo", l’unique quotidien de langue italienne de Croatie, éditée dans la ville côtière de Rijeka/Fiume. "Tous ceux qui ne correspondent pas à leur vision du patriotisme n’ont pas leur place dans leur ‘nouvelle Croatie’: les minorités nationales, mais aussi les gays, les féministes, les libres penseurs", poursuit Milorad Pupovac.
Le moment est d’autant mieux choisi que les nouvelles autorités de Zagreb ne sont pas à la peine pour trouver des alliés ou des modèles, dans la Hongrie voisine - dominée par le Fidesz du conservateur Viktor Orban - ou la Pologne du parti Droit et Justice (PiS) de Jaroslaw Kaczynski. "Le discours du gouvernement est très étrange, il met sans cesse dos à dos deux totalitarismes, le communisme et le fascisme, mais personne dans le société croate ne remet en cause la fin de la Yougoslavie", observe l’historien Tvrtko Jakovina. "Si bien que, faute d’adversaire, cette révolution idéologique finit par se retourner contre tous ceux qui n’érigent pas la haine en programme politique."
Les médias mis au pas
Pour étendre une base partisane encore relativement étroite, le nouveau gouvernement n’a pas tardé à remettre les médias au pas. Quatre jours après la formation du nouveau gouvernement, le 26 janvier, 5000 anciens combattants bloquaient le centre de Zagreb pour protester contre l’Agence des médias électroniques, un organe de surveillance qui avait interdit à une télévision locale d’émettre pendant trois jours pour des incitations à la haine. En tête de cortège, Vladimir Bujanec, un militant pro-nazi tristement célèbre depuis les années 1990 pour une photo où il posait en uniforme SS. Aujourd’hui, l’homme anime une émission de télévision hebdomadaire, très courue par les membres du nouveau gouvernement.
Dès sa nomination, Zlatko Hasanbegovic a ordonné la dissolution de la Commission pour les médias à but non lucratif, qui attribuait des subventions aux médias indépendants, poétiquement qualifiés de "parasites" par le ministre. Dans les semaines qui ont suivi, plusieurs dizaines de journalistes de la radio-télévision croate (HRT) ont aussi été priés de plier bagage, officiellement pour des raisons économiques, mais plus certainement en conséquence des avertissements de Tomislav Karamarko, le président du HDZ. Ce dernier avait accusé mi-février le média public "d’être la télévision d’une option politique, d’un parti", celle de l’adversaire historique du HDZ, les sociaux-démocrates du SPD. "Cent septante millions d’euros de subventions par an, tout cela pour qu’ils mentent et nous fassent passer pour des fous parce que nous sommes patriotes ? Pour qu’ils nous caricaturent et nous diabolisent ? Il va y avoir du changement, qu’on se le dise !", avait-il tonné lors d’un meeting du HDZ à Konavle, près de Dubrovnik. Pour remplacer les cadres licenciés, de nouveaux journalistes, tous issus de l’extrême droite, viennent prendre leurs quartiers à la télévision publique.
"Le scénario des années 30 se reproduit"
"Nous avons trois chaînes publiques, mais à quoi bon ? Les programmes sont tous les mêmes : la messe et des films ‘historiques’ sur les crimes du communisme", s’indigne l’écrivaine Dasa Drndic. "Pourquoi avoir peur d’employer le terme de fascisme ? Ce mot est devenu un tabou en Europe, mais nous sommes déjà en plein fascisme", poursuit-elle. "Dans les années 1930, le fascisme est né sur les ruines de la démocratie, qui avait perdu toute légitimité en raison de la crise. Le même scénario se reproduit aujourd’hui avec les mesures d’austérité et la dictature de la Banque centrale européenne. Ce qui se passe en Croatie s’inscrit dans une tendance globale."
"Za dom spremni ! - Prêts pour la patrie !" Le cri de ralliement du régime oustachi, allié des nazis durant la Seconde Guerre mondiale, est redevenu banal en Croatie. Il est repris par les groupes de jeunes qui fêtent leur "matura", l’équivalent du baccalauréat, tagué sur les murs des grandes agglomérations, scandé dans les stades de football. Comme lors d’une rencontre amicale entre la Croatie et Israël à Osijek, le 23 mars dernier, sans aucune condamnation officielle de la présidente Kolinda Grabar-Kitarovic, présente dans les tribunes. "Les supporters sont une lunette grossissante de la société croate", explique Dario Brentin, chercheur au Centre d’étude du sud-est de l’Europe de l’université de Graz, en Autriche. "Ce qui est dramatique, c’est l’absence de réaction des autorités, qui encouragent la dérive nationaliste du pays."