André Sapir: "Si l’Union européenne devait s’écrouler demain, les années à venir seraient des années de chaos"

André Sapir est consultant du think tank Bruegel et professeur d'économie européenne à l'Université Libre de Bruxelles. De 2005 à 2010, il a été membre du Groupe d’analyse de politique économique (GEPA) du Président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso. Entretien.

André Sapir: "Si l’Union européenne devait s’écrouler demain, les années à venir seraient des années de chaos"
©Johanna de Tessières
Maria Udrescu

André Sapir est consultant du think tank Bruegel et professeur d'économie européenne à l'Université Libre de Bruxelles. De 2005 à 2010, il a été membre du Groupe d’analyse de politique économique (GEPA) du Président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso. Entre 2001 et 2004, il fut conseiller économique du président de la Commission européenne Romano Prodi .

Les citoyens ont tendance à percevoir l’Union européenne non plus comme un projet bénéfique, mais comme la cause de tous leurs ennuis. Quelle responsabilité l’UE a-t-elle eu dans la crise économique?

Il y a d’abord un problème au niveau du traité fondateur de l'Union économique et monétaire, le traité de Maastricht, du fait de l'absence de mécanismes de gestion de crise. Il y a un seul élément qui encore aujourd'hui joue le rôle principal dans la crise de la zone euro : la Banque centrale européenne. Puisque le système prévu est “une union monétaire sans une union économique”, l’économie européenne fonctionne par coordination. Or, on le voit, la coordination en cas de crise ne fonctionne pas. Car, dans une crise, il y a des perdants et des gagnants. C’est donc une question politiquement chargée.

Aussi, il manque un gouvernement de la zone euro, une instance plus politique de la zone euro. L’Eurogroupe incarne le père fouettard, mais pas la personne dotée de légitimité politique.

Si un jour l’Union européenne venait à s’effondrer, l’euro disparaîtrait aussi. L'économie européenne se porterait-elle mieux ?

Faisons le scénaro : l’UE disparaît. La zone euro disparaît. Je présume qu’après un moment de chaos, il y aurait un arrangement entre un certain nombre de pays qui ferait penser à ce qu'on a eu avec l'écu (devise créée en 1979 pour limiter les fluctuations des taux de change entre les pays membres, Ndlr) à l'époque. En réalité, l’écu était un nom poli pour dire “la zone Mark”. Dans la zone Mark, il n’y avait plus de politique monétaire de la Belgique, par exemple, car la politique monétaire belge était la politique monétaire allemande.

De par sa position géographique, de par sa taille, Berlin est la principale d'économie de l’Union européenne. L’Allemagne joue un rôle dominant, actuellement. L'Allemagne en dehors de l'Union européenne jouerait un rôle encore plus dominant. Autour de Berlin, on aurait un certain nombre de petits pays d’Europe centrale, l'Autriche, la Tchéquie, la Slovaquie, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg. Mais Berlin est aux premières loges, il décide d’intégrer ou non des pays dans le système. L’Italie, pas question. La Grèce, jamais ! Et que fait-on avec la France? Politiquement, elle en aurait la volonté, mais économiquement en aurait-elle la capacité? C’est une situation politiquement très déplaisante, avec cette Europe des grandes puissances, des diktats.

Et de toute façon, on ne ferait certainement pas le poids par rapport au dollar.

Risquerait-on aussi d’entrer dans une spirale déflationniste ?

Il y aurait des dévaluations, certainement. Immédiatement après l’effondrement de l’UE, il y aurait une désorganisation totale. Si l’Union européenne devait s’écrouler demain matin, les années à venir seraient des années de chaos économique total.

Quel sera l’impact de la disparition des fonds européens, notamment pour les pays de l’Est de l’Europe qui en sont les premiers bénéficiaires?

Certains de ces pays reçoivent chaque année de la part de l’UE des sommes qui s’élèvent à 3 ou même 4 % de leur de PIB. Chaque année, depuis qu'ils sont entrés dans l'Union européenne. Economiquement, ce sont des pays qui bénéficient massivement de leur adhésion à l’Union. Que ce soit par l’accès au marché unique, la mobilité des travailleurs, la stabilité politique et économique que ça leur a apporté, les investissements qu’ils ont attiré, l’infrastructure développée grâce aux fonds européens, etc.

Si je regarde ces pays uniquement d’un point de vue économique, je me demande pourquoi ils ne sont pas les plus enthousiastes membres de l’Union européenne. Mais il y a ce facteur politique en plus, cette aversion par rapport à un pouvoir politique éloigné. Bruxelles est vu par certains comme un gentil Moscou qui leur dicte un certain nombre de choses.

Est-ce qu’un pays perd de l’argent du fait de son appartenance à l’Union?

Je n’ai vu aucune étude sur cette question. Le débat de l’appartenance à l’Union se fait rarement sur base de questions économiques. L’enjeu, c’est surtout la question de souveraineté, c’est Westminster par rapport à Bruxelles, c’est le nationalisme. Pourtant, en dépit d’un certain nombre de dysfonctionnements de l’UE, cette Union est une famille où on peut s’asseoir autour de la table et régler un certain nombre de problèmes. Ca reste le bénéfice le plus important de l'UE.

Que se passerait-il avec les pays les plus endettés si l’UE s’effondrait ?

Le poids de la dette serait énorme. Aujourd’hui, la Grèce, par exemple, doit de l’argent à tous les pays européens en euros. Puisque la drachme serait fortement dévaluée, le poids de la dette deviendrait insoutenable. La Grèce devrait faire défaut, elle n’aurait pas d’autre choix. Il y aurait le même problème avec l’Irlande, le Portugal, l’Italie et deux ou trois autres pays.

Les pays européens seraient donc obligés, au final, de faire une grande conférence de la dette pour essayer de gérer cela comme des adultes. Sinon on serait presque partis pour la guerre.

Comment serait gérée la concurrence au niveau interne européen?

On serait dans une concurrence dure entre les pays. Dans l’UE, il y a des règles par rapport aux cartels, mais aussi par rapport aux aides d’Etat. Sans l’UE, chaque Etat pourrait aider ses entreprises comme il l’entend et, évidemment, ce seraient les pays riches qui auraient le plus de moyens pour le faire. Il y aurait donc des disputes incroyables. Les pays seraient en clash les uns par rapport aux autres, comme au bon vieux temps.

Certains citoyens pourraient se dire qu’ils économiseraient de l’argent en sortant de l’UE puisqu’ils ne payeraient plus de taxes pour financer ce “monstre” d’Union, toutes ses institutions et ses diplomates...

Pour 100 euros qu’un citoyen belge paye en impôts, il y a environ deux euros et demi qui vont à l’UE. Mais deux euros reviennent à la Belgique, car nous recevons des fonds pour l’agriculture, des fonds structurels, etc. Donc, au final, le projet européen nous coûte 0,50 cents sur 100 euros.

Alors, si on ne versait plus ces 0,50 cents à l’UE, on devrait de toute façon les dépenser ailleurs. Il n’y aurait donc aucun gain à sortir de l’Union, je pense même qu’il y aurait plutôt un coût, puisqu’il y a tout un nombre de choses qu’on devrait assumer nous mêmes.

En conclusion, est-ce que notre économie se porterait mieux ou pire si l’Union européenne venait à disparaître?

Je pense que l’économie se porterait bien pire. Pour la Belgique - qui est un petit pays avec une économie ouverte, fortement dépendant du commerce avec ses voisins européens - ce ne serait pas une bonne nouvelle. La Belgique deviendrait moins attractive en termes d’investissement. Ce serait plus intéressant d’investir dans de grands pays plutôt que dans des petits pays. Donc la Belgique n’aurait pas d’autre choix que de créer une union économique ou peut être même politique avec l’Allemagne. On rebâtirait, sur les cendres de l’Union européenne, des nouvelles constructions.

Les économies européennes sont trop liées. On est un petit continent avec une forte densité de population. L’histoire de l’Europe c’est une histoire de mobilité des personnes, de peintres, de grands intellectuels, dans un environnement de pauvreté, de guerre et de conflits religieux. Ceux qui ne veulent pas d’un retour à ce passé finiraient par se lancer dans un nouveau projet européen. Le coût économique et politique de la non Europe est tellement grand qu’on finirait finalement par reconstruire l’UE.