MSF: "On ne peut plus accepter des fonds de la part d’institutions qui provoquent encore plus de souffrances"

L’organisation Médecins sans frontières (MSF) a annoncé qu’elle n’accepterait plus les fonds issus de l’Union européenne et des Etats membres pour marquer son désaccord avec leur politique migratoire. Brice de le Vingne, directeur des opérations de l’ONG, nous a expliqué les raisons de cette décision.

Maria Udrescu
MSF: "On ne peut plus accepter des fonds de la part d’institutions qui provoquent encore plus de souffrances"
©AFP Internet

L’organisation Médecins sans frontières (MSF) a annoncé qu’elle n’accepterait plus les fonds issus de l’Union européenne et des Etats membres pour marquer son désaccord avec leur politique migratoire. Si 92% du budget de l’ONG est composé de dons privés, les fonds européens reçus se sont toutefois élevés à 56 millions d'euros en 2015 (19 millions des institutions de l'UE et 37 millions des Etats membres).

Brice de le Vingne, directeur des opérations de l’ONG, nous a expliqué les raisons de cette décision.

1. Pourquoi avez-vous pris cette décision maintenant?

Cela fait 40 ans que MSF apporte une aide aux personnes dans des zones de conflits et 15 ans que notre organisation s’implique dans la gestion de la migration en Europe. Ces deux dernières années, nous avons été présents sur tous les fronts. En réalité, nos équipes se sont même substituées aux Etats. Nous avons trois bateaux en Méditerranée et nous avons sauvé plus de 3000 personnes ces dernières semaines. En Grèce, dans les camps de Lesbos et d’Idomeni, nous distribuons de la nourriture et nous fournissons des soins. Rien qu’en 2015, nous avons dépensé 32 millions d’euros pour aider les personnes arrivées sur notre continent.

Car les politiques européennes n’ont pas pour objectif de protéger les migrants, mais de les stopper. Tous. Même les réfugiés qui fuient les guerres, alors que l’UE et les Etats membres se sont justement engagés, par des traités, à les aider. Ils refusent d’assumer leurs responsabilités pour des crises qui se passent au bord de l’Europe.

J’ai été dans des camps de réfugiés à Lesbos et au Sud-Soudan. Les conditions dans les camps du Sud-Soudan étaient bien meilleures qu’en Grèce en termes de protection, d’accès aux soins, etc. Vraiment. Des enfants, des femmes, qui ont subi des traumatismes inimaginables dans leur pays, des violences, des bombardements, des viols, des tortures, risquent de se confronter à nouveau à ce genre d’expériences sur le sol européen.

Et cet accord UE-Turquie, qui ne fait qu’augmenter la vulnérabilité des personnes, a été, pour nous, la goutte qui a fait déborder le vase. On ne peut plus accepter des fonds de la part de systèmes politiques et d’Etats qui provoquent encore plus de souffrance et qui n’ont pas pour objectif de protéger les personnes qui fuient le danger. Nous ne voulons pas être associés à ces pratiques.

2. Pourtant, les institutions européennes s’accordent pour dire que l’accord entre l’UE et la Turquie est un succès…

Elles parlent de succès car cet accord a eu pour effet de couper le flux. Nous, nous observons plutôt que cet accord a un effet domino. Le gouvernement kényan vient de décider de fermer le camp somalien de Dadaab, un des plus grands camps de réfugiés du monde. Une décision qui a été justifiée en citant la politique européenne.

Ce alors que les institutions de l’UE ont toujours joué un rôle-clé dans les négociations pour convaincre d’autres Etats d'ouvrir leurs frontières avec des pays en guerre afin que les réfugiés puissent rejoindre un endroit sûr. L’Europe a aujourd’hui perdu la légitimité de faire de telles pressions. Voilà encore une raison pour laquelle nous voulons absolument nous différencier de l’Union et de ses Etats membres.

En plus, l’Europe veut reproduire la logique du pacte UE-Turquie avec 16 pays supplémentaires, dont certains sont des pays en proie à de fortes crises, donc des pays dont les ressortissants devraient pouvoir chercher refuge ailleurs. Je pense ici à l’Afghanistan, l’Erythrée, le Soudan, etc. Où va-t-elle s’arrêter, cette logique de l’accord UE-Turquie ? Jusqu’où va-t-on aller dans l’externalisation des frontières et de la migration?

Aussi, j’aimerais savoir exactement quel type de lobby fait l'UE auprès de la Turquie pour résoudre la situation à Azaz, en Syrie, un de ces lieux où plusieurs centaines de milliers de gens sont bloqués, sans aucun moyen de passer la frontière.

3. Beaucoup d’Etats membres disent suivre la volonté de l’opinion publique en pratiquant ce genre de politiques. Le remarquez-vous sur le terrain?

Nous travaillons avec des centaines, si pas des milliers de volontaires venant de la société civile. Et nous avons énormément de soutiens de la part de la société. C’est le cas en Grèce. Cela a été le cas dans le parc Maximilien à Bruxelles.

On sous-estime le nombre de personnes qui pensent que nous devrions avoir une politique beaucoup plus proactive vis-à-vis de l’accueil des réfugiés. On n’entend que la voix des politiciens qui ne cessent de dire que l’opinion publique ne veut pas de migration pour justifier leurs décisions destinées à bloquer les flux.

4. Espérez-vous encore un changement d’attitude de la part de l’UE?

La dernière chose à faire, c’est se montrer cynique. Il y a toute une série de politiques qui permettraient de protéger les réfugiés, de leur garantir un passage sécurisé et légal vers l’Europe. La situation peut changer.

Mais il est inquiétant et étonnant de voir, par exemple, qu’il n’y a absolument aucun autre plan pour gérer la migration que celui de l’accord entre l’UE et la Turquie. Si jamais ce deal échoue, personne ne sait ce qu’il se passera. Personne ne se prépare à ce scénario. S’il se réalise, ce sont encore MSF et d’autres acteurs, comme le HCR et la société civile, qui vont devoir répondre aux crises.