Le démantèlement de la "Jungle" à Calais se déroule dans le calme

L'évacuation de la "Jungle" de Calais, vaste campement précaire de milliers de migrants dans le nord de la France, a commencé lundi en début de matinée, avec l'espoir de tourner la page de ce symbole de la crise migratoire qui touche l'Europe. Le premier car a quitté Calais vers le sud.

AFP

Le premier car de migrants a quitté Calais lundi, pour rallier un centre d'accueil en Bourgogne (centre-est). La phase d'évacuation précède le démantèlement de l'immense bidonville. L'autocar, qui transporte 50 Soudanais, est parti 45 minutes après le début de l'opération d'évacuation du camp, à 08h00.

La lourde grille bloquant l'accès à un vaste hangar a alors été ouverte, permettant à une large colonne de plusieurs centaines de migrants de se présenter à l'entrée.

Une centaine de Soudanais et d'Erythréens, des hommes principalement, se sont présentés avec valises et baluchons devant le hangar servant de quartier général à l'opération présentée comme "humanitaire" par le gouvernement.



En tête de file, Bachir, un Soudanais de 25 ans, sourit dans son sweat à capuche orange: "N'importe où en France" sera mieux que les tentes du camp. A l'inverse Mohammed, un Éthiopien, regarde la file se former avec scepticisme. "Je suis mineur, je veux passer en Grande-Bretagne, les bus ne m'intéressent pas", dit-il avant de faire demi-tour vers le campement.

Au total, de 6.000 à 8.000 migrants doivent être acheminés par car dans des centres d'accueil spécifiques partout sur le territoire français durant toute la semaine.



Hommes, femmes ou enfants, ils patientent depuis des mois dans ce bidonville boueux face aux côtes anglaises, avec, pour la plupart, l'espoir de traverser la Manche. Quelque 1.250 policiers et gendarmes ont été mobilisés pour assurer le déroulement sans heurt de l'opération.

Insécurité, exaspération des populations locales, le camp de Calais était devenu un abcès, empoisonnant le débat autour de l'immigration et suscitant des tensions entre Paris et Londres. Fin septembre, le gouvernement socialiste a annoncé son démantèlement.

Le défi est de taille, mais les autorités, qui assurent disposer de 7.500 places d'hébergement, espèrent vider la "Jungle" en "une semaine". De lundi à mercredi, 145 autocars se relaieront pour transporter les migrants vers près de 300 centres d'accueil. Et dès mardi, des pelleteuses devraient commencer à déblayer tentes et baraquements.



Dimanche, des dépliants rédigés en plusieurs langues ont été distribués pour préciser le déroulement de l'opération et tenter une dernière fois de convaincre ceux qui ne veulent pas partir.

Plusieurs migrants ont déjà quitté le camp ces derniers jours pour ne pas s'éloigner de la région et préserver leurs chances de traverser la Manche, selon des bénévoles.


'On va pouvoir souffler'

Cette évacuation annoncée n'a pas clos le débat. Des membres de l'opposition de droite craignent désormais une multiplication de "mini-Calais" dans toute la France et plusieurs villes d'accueil se sont rebellées contre le plan de répartition du gouvernement. "Accueillir dans des villes 30, 40 personnes (...) ça me paraît être la moindre des choses", a répliqué dimanche le ministre de la Ville Patrick Kanner, en réclamant "respect" et "humanité" pour les migrants.

Plusieurs associations d'aide aux migrants ont quant à elles regretté la précipitation des autorités et certaines ne cachent pas leur scepticisme sur la suite. "Le gouvernement rêve qu'en détruisant, cela va régler le problème migratoire, mais c'est une erreur: une bonne partie des gens qui vont partir reviendront, sans compter qu'il y a toujours de nouveaux arrivants, environ 30 par jour", estime François Guennoc, vice-président d'une association, l'Auberge des migrants.

Mais beaucoup de riverains s'avouent soulagés. "Si cela se fait comme prévu, on va pouvoir souffler et dormir un peu mieux", dit Bernard, 58 ans, dont le jardin a été saccagé à plusieurs reprises.

Le démantèlement programmé du camp a en tout cas permis de débloquer la situation d'une partie des mineurs isolés, dont le nombre est estimé à 1.300. Le gouvernement britannique a accepté d'accélérer les procédures d'accueil pour ces enfants ou adolescents, dont 500 environ ont des liens familiaux au Royaume-Uni. La Grande-Bretagne a accueilli 194 mineurs la semaine dernière, a déclaré Pierre Henry, le directeur général de l'ONG France terre d'asile (FTDA). D'autres devraient suivre.




Mineurs isolés de Calais: la ministre du Logement appelle Londres à les accueillir "rapidement"

La ministre française du Logement Emmanuelle Cosse a critiqué lundi la réticence de Londres à accueillir des enfants isolés de la "Jungle" de Calais au titre du regroupement familial et estimé que "plusieurs centaines" devraient être admis "rapidement" Outre-Manche.

"Nous voulons que l'ensemble des mineurs qui relèvent du regroupement familial soient admis le plus rapidement possible" en Grande-Bretagne, a dit la ministre sur la radio RTL, en estimant que "plusieurs centaines devraient être admis rapidement".

Selon elle, "c'est scandaleux" que le ministre français de l'Intérieur Bernard Cazeneuve ait dû "aller à plusieurs reprises en Angleterre faire des interviews au (quotidien) Guardian pour qu'enfin le gouvernement britannique applique le droit international".

Elle a déploré le cas d'enfants "dont les parents sont en Angleterre et qui ont les plus grandes difficultés pour être admis" Outre-Manche, tout en reconnaissant "des progrès significatifs la semaine dernière".

Mardi, M. Cazeneuve avait qualifié d'"extrêmement dure" la négociation avec les Britanniques au sujet des mineurs de la "Jungle" de Calais, tout en observant des avancées. L'évacuation de ce vaste campement du nord de la France a commencé lundi matin.

Environ 500 mineurs sur les quelque 1.300 recensés sur le campement insalubre de Calais ont indiqué avoir de la famille au Royaume-Uni.

Selon le directeur général de l'association France Terre d'Asile, Pierre Henry, 200 mineurs ont rejoint leur famille en Angleterre la semaine dernière.

Les mineurs qui ne souhaitent pas aller en Angleterre, seront "accueillis dans des centres spécifiques", qui relèvent du droit de l'aide sociale à l'enfance, a indiqué la ministre.


Quatorze ans de "jungle"

2002. Naissance de la première "jungle" suite de la fermeture en novembre 2002 du centre de la Croix-Rouge de Sangatte, le plus important campement de migrants à Calais.

2009. Le 22 septembre, 500 policiers opèrent un premier démantèlement de la "jungle", où vivent des centaines de migrants.

Avril 2015. Un nouveau camp baptisé "New Jungle", puis simplement "jungle", émerge aux abords du centre d’accueil installé au nord-est de Calais afin de soulager le centre-ville des campements informels.

Novembre 2015. Des heurts opposent migrants et forces de l’ordre durant plusieurs nuits aux abords de la "jungle". Un dispositif policier spécifique est déployé pour protéger les riverains.

23 janvier 2016. Le port de Calais est bloqué pendant plus de trois heures, après l’intrusion d’une cinquantaine de migrants sur un ferry, suite à une manifestation locale en leur faveur.

Février-mars 2016. La partie sud est démantelée entre le 29 février et le 16 mars, dans une ambiance tendue. Les migrants se réinstallent dans la partie nord du bidonville.

20 juin 2016. Des heurts opposent migrants et policiers sur une rocade près de la "jungle". Et le 26 juillet, un Ethiopien est tué d’un coup de couteau dans une bagarre.

20 septembre 2016. Un mur d’un kilomètre de long, financé par Londres, commence à être érigé le long de la rocade portuaire, pour empêcher les migrants de grimper sur les camions.

26 septembre 2016. François Hollande promet un "démantèlement complet du campement d’ici la fin de l’année" et le relogement des migrants dans des centres d’accueil dispersés en France.

21 octobre 2016. Annonce de l’évacuation totale du bidonville, qui débutera le lundi 24 et devrait durer au moins une semaine.