Elections américaines: scrutin serré ou raz de marée?

La vérité, c’est que tous les dénouements sont possibles, s’agissant d’une élection aussi singulière qui échappe à toutes les normes et défie toutes les prédictions.

Philippe Paquet

Reportage de Philippe Paquet, envoyé spécial à Naples (Floride).

Les Américains sont habitués aux "surprises d’octobre" - l’événement imprévu qui vient perturber, voire bouleverser, la fin d’une campagne présidentielle. Voici qu’ils découvrent les "surprises de novembre" avec la décision… surprenante du FBI de mettre fin, dimanche, à une seconde enquête sur les e-mails de l’ex- secrétaire d’Etat Hillary Clinton, neuf jours seulement après l’avoir ouverte.

Que les enquêteurs aient pu, en un temps aussi court, éplucher 650 000 e-mails, laisse les partisans de Donald Trump dubitatifs et outrés. On le mesure on ne peut mieux à Naples, dans le sud-ouest de la Floride. Créée par le général sudiste, sénateur et homme d’affaires Walter Haldeman, nommée ainsi parce que la beauté de sa baie est censée surpasser celle de Naples, la ville est l’une des plus riches du pays, avec la deuxième plus forte concentration urbaine de millionnaires après New York.

La Floride de Trump

Naples, c’est la Floride qui votera ce mardi pour Donald Trump, loin de la Floride "hispanique" de Miami largement acquise à Hillary Clinton. Il faudra bien toute la mobilisation des retraités de race blanche conservateurs qui ont élu (second) domicile le long de la côte ouest, de Tampa et Sarasota à Fort Myers et Naples, pour faire pencher la balance en faveur du candidat républicain. Sans la Floride, celui-ci verrait plus que certainement s’envoler ses espoirs d’entrer à la Maison-Blanche. Les sondages le donnent quasiment ex æquo avec sa rivale démocrate.

A "E-Day"-1, lundi, le reste de la carte électorale américaine était passablement brouillé, avec pas moins d’une dizaine d’Etats sur cinquante considérés comme des champs de bataille à l’issue incertaine. La Virginie paraissait acquise à Hillary Clinton, comme l’Utah à Donald Trump (il y avait été un temps menacé par un troisième candidat, le mormon Evan McMullin). La Caroline du Nord et le Colorado inclinaient vers la Démocrate, tandis que l’Ohio et le Nevada penchaient en direction du Républicain. La Pennsylvanie et le New Hampshire demeuraient apparemment des plus indécis.


Des virages inattendus

Pour corser l’analyse, on n’excluait pas que des bastions traditionnellement républicains comme la Géorgie ou l’Arizona de John McCain puissent virer au bleu (la couleur des Démocrates), ou que le Michigan et le Wisconsin passent au rouge (celle des Républicains). Donald Trump croyait tellement en la possibilité de gagner dans le Michigan (un Etat industriel du Midwest qui n’a plus voté républicain depuis la victoire de George Bush père en 1988) qu’il a choisi d’y clore sa campagne, lundi soir, par un rallye à Grand Rapids. Visiblement inquiète, Hillary Clinton avait également prévu un ultime passage dans l’Etat du carcajou.

Cette situation donne à penser qu’on s’oriente vers un scrutin serré. Certains scénarios n’excluaient même pas que l’issue puisse se jouer à un "grand électeur" près. Et les analystes de fantasmer sur un des quatre grands électeurs du Maine - cet Etat démocrate du nord-est des Etats-Unis, à la frontière des provinces maritimes canadiennes - qui pourrait éventuellement tomber dans l’escarcelle des Républicains (le Maine octroie ses grands électeurs à la proportionnelle). Donald Trump ne l’excluait pas et a fait campagne dans cette circonscription où l’on dut être éberlué.

Un raz de marée, malgré tout ?

La vérité, c’est que tous les dénouements sont possibles, s’agissant d’une élection aussi singulière qui échappe à toutes les normes et défie toutes les prédictions. Aussi n’écartait-on pas la probabilité d’un raz de marée en faveur d’Hillary Clinton. C’est l’opinion du politologue Sam Wang, du Princeton Election Consortium. "There is drama and there is data", résume-t-il, en conseillant de ne pas ignorer les données statistiques au profit du récit médiatique, volontiers dramatisé.

Dans cette optique, le véritable suspense, mardi soir, ne résidera pas dans le scrutin présidentiel, mais dans les élections législatives, pour savoir si les Démocrates reprennent ou non le contrôle du Sénat.



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