Victoire de Trump: "On voit où l’on arrive quand on n’investit pas assez dans l’éducation et laisse les médias dériver..."

Victoire de Trump: "On voit où l’on arrive quand on n’investit pas assez dans l’éducation et laisse les médias dériver..."
©AFP
Sabine Verhest

Seul, dans l’isoloir, l’électeur face à sa conscience. Pas de curieux un œil au-dessus de son épaule, pas de caméras pour épier son choix. Il a voté. Et le résultat est loin d’être celui annoncé par les multiples sondages relayés par les médias. Ils avaient tous - ou presque - donné Hillary Clinton gagnante. Ils avaient aussi, relève Larry Sabato, professeur de sciences politiques à l’Université de Virginie, sous-estimé "la participation des Blancs qui a explosé dans l’Amérique rurale", en faveur de Donald Trump.

Alors, que s’est-il passé ? Le sondage électoral est un exercice particulièrement "acrobatique", relève François Heinderyckx, professeur de communication politique à l’ULB. "Le plus difficile à gérer est la différence entre le vote déclaré et le vote réel, soit parce que le répondant a du mal à avouer son comportement à un enquêteur, soit parce qu’il annonce une chose en toute bonne foi et finalement en fait une autre. Pour compenser ce biais, les sondeurs utilisent des modèles statistiques fondés sur les comportements électoraux précédents. Tout est basé sur la continuité d’une élection à l’autre et sur des statistiques rétrospectives."

La responsabilité des médias

S’ils se sont retrouvés dans une situation particulièrement délicate cette fois, c’est parce qu’ils étaient confrontés à une configuration radicalement différente, avec l’émergence de la candidature atypique de Donald Trump. Avec la difficulté supplémentaire que, dans le cadre d’un scrutin majoritaire par Etat, "il aurait fallu réaliser un sondage dans tous les Etats, ce qui n’a pas été fait". Aussi les instituts ont-ils averti que l’écart entre les deux candidats "était inférieur aux marges d’erreur et que tout pouvait arriver". Encore fallait-il le garder à l’esprit.

Pour coller davantage à la réalité et améliorer les résultats des sondages, la solution "passe par un élargissement des échantillons", estime le Pr Heinderyckx, ainsi que par "le développement d’instruments plus qualitatifs : si l’on veut vraiment comprendre la nature de la colère de cette Amérique profonde, blanche, ouvrière ou de classe moyenne, il faut aller à sa rencontre".

Mais la responsabilité des médias est également en jeu. Ils "ont tardé - et parfois ne sont pas arrivés - à prendre Trump au sérieux. On s’est étonné, on a un peu ricané, on a attendu que la candidature implose. On a beaucoup mis l’accent sur les incidents successifs et les déclarations tapageuses, en imaginant que la goutte ferait déborder le vase. On s’est dit en toute bonne foi que les gens allaient comprendre la vraie nature de cette candidature", décrypte le Pr Heinderyckx. Mais non. L’électorat de base de Donald Trump ne lit pas le "New York Times", ne regarde pas CNN. Et les médias grand public, locaux, "se sont laissés entraîner, depuis 20-30 ans, sur le terrain du sensationnalisme, de la peopolisation, un registre d’information qui ne donne en rien à l’électeur les clefs pour comprendre le monde dans lequel il vit et encore moins faire des choix électoraux raisonnés".

"Le point de rupture est arrivé"

De toute façon, beaucoup de ceux qui ont succombé aux sirènes trumpiennes "sont convaincus que les médias sont instrumentalisés par de grands manipulateurs qui tirent les ficelles en coulisse. Tout ce que peuvent faire les médias de qualité, pour tenter de confronter les projets et les déclarations de Trump à la réalité, est totalement sans effet sur ces gens ou renforce leurs convictions." L’erreur a aussi été "de sous-estimer la capacité de la campagne de Trump, et plus généralement de ceux qui trouvaient en lui l’exutoire de la colère et la haine accumulées depuis des années, à amener les électeurs vers un autre univers médiatique", celui développé par la droite dure américaine. Fox News, tout acquise aux Républicains, n’est "rien à côté de ce qui s’est développé sur le web, l’alt-right et ses sites révisionnistes, fascistes, insensés. Ils inventent une réalité, qui attire les complotistes, les fâchés, les égarés, trouvant dans ces sites, ces forums, ces comptes Twitter, des messages qui entrent en résonance avec ce qu’ils pensent au fond d’eux-mêmes".

Pour François Heinderyckx, "on va à un moment arriver à une rupture dans le système, une impossibilité à faire fonctionner la démocratie telle qu’elle a été conçue, parce qu’on sera en présence d’un nombre trop important de citoyens qui voteront sur des bases complètement biaisées. Beaucoup disent que ce point de rupture est arrivé". On récolte ce que l’on sème. "On voit où l’on arrive quand on n’investit pas assez dans l’éducation et quand on laisse les médias dériver..."