Macron dévoile son projet européen: "On ne peut pas être timidement européen, sinon, on a déjà perdu"

Macron dévoile son projet européen: "On ne peut pas être timidement européen, sinon, on a déjà perdu"
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Libération

A l'occasion des 60 ans des traités de Rome, Emmanuel Macron, candidat à l'élection présidentielle française actuellement le mieux placé pour l'emporter au second tour, a accordé une interview à nos confrères de "La Repubblica" et de "Libération", partenaire de La Libre Belgique. Il y dévoile sa vision de l'Europe et son projet pour celle-ci.


Faute de cohérence, l’Union européenne est aujourd’hui vilipendée, défiée, au bord de l’implosion…

On l’a laissée se dévoyer de manière subreptice par manque de leadership politique. A la fin des années 90, on a eu une perte du fil directeur, de la sève de l’Europe. D’abord, il y a eu un dévoiement de ce qu’était le marché unique. Dans l’esprit de Jacques Delors, le projet européen, c’était de la liberté, mais aussi de la régulation et de la solidarité. On n’en a gardé que la liberté économique, en ouvrant les marchés. On a laissé de côté, ou presque, les régulations communes, comme sur le numérique, la solidarité, l’harmonisation fiscale et sociale. 

Cette tendance, portée par des courants ultralibéraux, notamment britanniques et néerlandais, a conduit à déséquilibrer le cœur du marché unique. Et à affecter sa compréhension pour nos citoyens. L’hiatus a réémergé lors des débats autour du Brexit. Il y a une forme d’ironie de l’histoire : la sortie du Royaume-Uni s’est cristallisée sur les conséquences de ce déséquilibre du marché unique, notamment sur l’afflux de travailleurs hongrois ou polonais que, paradoxe, les gouvernements britanniques avaient eux-mêmes voulu.

Pourquoi rien n’a-t-il été mis en œuvre pour contrer ce penchant ultralibéral ?

L’Europe a perdu le fil de son projet. Elle a toujours avancé grâce à la dynamique d’une avant-garde de pays membres. Dans une logique de désir. Depuis les "non" français et néerlandais aux référendums de 2005, plus personne ne propose rien. La logique du doute l’a emporté.

Pourtant, il y a eu des initiatives, à l’image du projet d’une Europe de la défense…

Oui, mais on a assisté à un délitement de la confiance. L’Europe n’a pas su faire face à l’élargissement. Ceux qui étaient prêts à avancer ont renoncé à aller vers plus d’intégration dans la zone euro, de peur de contrarier les Britanniques ou les Polonais. Ils nous ont bien remerciés ! Les premiers sortent de l’Union. Les seconds ne veulent plus de ses valeurs.

L’union bancaire constitue une avancée…

L’union bancaire est un véritable acquis. Et c’est à mettre au crédit de François Hollande qui a su, au moment décisif, emporter la décision. On peut avoir des désaccords avec le chef de l’Etat sur la stratégie européenne, mais sans l’union bancaire, tout aurait flambé. Cela a calmé la crise sur le plan monétaire et financier. Même s’il reste à aller au bout du chemin et à partager pleinement le risque.

Le blocage vient de l’Allemagne ?

Il y a, en Allemagne, cette suspicion lancinante que les autres pays membres, et notamment la France, ne font des efforts que sous la menace du glaive ou des marchés. Pour autant, tous les Allemands ne pensent pas cela. La chancelière a montré de vraies inflexions par rapport à son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble. Martin Schulz ou Sigmar Gabriel ne sont pas non plus sur une ligne de méfiance. Mais il faut reconnaître qu’une certaine suspicion s’est installée dans le couple franco-allemand.

Que pensez-vous de la volonté du Front national de sortir de l’Union ?

Le FN joue des déséquilibres sociaux au sein de l’Europe. Et c’est vrai que le détachement des travailleurs crée des inquiétudes profondes, par exemple. Mais c’est un bon exemple : la France bénéficie aussi largement du détachement puisque nous sommes le troisième pays en Europe avec le plus de travailleurs détachés dans les autres Etats. On a avant tout un problème de fraude au détachement. Si l’on n’arrive pas à avoir une stratégie de contrôle renforcé et de convergence sociale, on aura un affaiblissement de l’adhésion à l’Europe. C’est pour cela que je plaide pour une Europe à plusieurs vitesses.

Le processus de décision européen n’est-il pas trop grippé pour espérer relancer la dynamique ?

La réalité, c’est que, sur les dix dernières années, on n’a plus utilisé les mécanismes de décision construits pour faire avancer l’Europe. On s’est enfermé dans l’intergouvernemental avec des sommets sans fin; ce faisant, on a affaibli la Commission, qui porte l’intérêt général européen. Les sommets intergouvernementaux, c’est très bien pour gérer les crises, mais ça ne permet pas de se projeter.

Que proposez-vous au juste ?

A court terme, il faut restaurer un vrai dialogue franco-allemand, c’est ce que j’ai dit à la chancelière quand je l’ai rencontrée à Berlin. Après l’élection allemande de l’automne, on verra si l’Allemagne est prête à avancer. C’est mon souhait. Ensuite, on l’élargit à nos partenaires européens qui veulent avancer, dont l’Italie bien sûr. Pour conforter cette dynamique, on lance des conventions démocratiques dans les vingt-sept pays, des sortes d’états généraux pour associer les citoyens à ce nouvel élan européen, répondre à leurs priorités. Le mode de décision actuel est fatigué. Il y a une envie de démocratie européenne. Les gens ne veulent pas moins d’Europe. Ils veulent une Europe qui fonctionne.

Mais comment comptez-vous relancer la croissance au niveau européen ?

Il faut articuler les réformes économiques engagées au niveau des Etats membres avec un plan d’investissement plus ambitieux à l’échelle de l’Europe. Le plan Juncker n’était pas suffisant. Il a eu une utilité dans quelques régions, pour quelques projets. Mais il ne change pas les équilibres. Ce qu’il nous faut, c’est un vrai budget de la zone euro. Il devrait être suffisamment important pour conduire des politiques contracycliques et relancer l’investissement. Grâce à un tel budget, on aurait la capacité de lever de l’argent sur les marchés, d’investir en commun pour le futur. Cela n’implique pas de mutualiser les dettes passées - je n’y suis pas favorable. En revanche, je crois que les Allemands seront prêts à avancer si la confiance revient et si nous formulons des propositions claires.

L’afflux de migrants est un autre facteur d’explication de la montée des extrêmes et des partis populistes un peu partout en Europe. Que proposez-vous sur ce dossier ?

Là encore, il y a eu une absence de solidarité, de coordination et d’anticipation. L’Italie a identifié très tôt le problème avec l’afflux de réfugiés sur ses côtes. On ne l’a pas écoutée. Ce qui était prévisible est arrivé : les réfugiés ont afflué par la route des Balkans. Angela Merkel a été la seule à tenir un discours responsable en refusant de confondre les migrants et les réfugiés, et de fermer ses frontières au risque de créer des drames humains plus grands encore dans toute l’Europe. La suite a été tout aussi rocambolesque : on a tenté de répartir entre les pays membres des réfugiés qui étaient déjà là.

Et l’Allemagne a fait pression il y a un an pour passer un deal très controversé avec la Turquie… On a négocié avec elle un accord de dupes qui a fermé la route des Balkans, mais qui a rouvert la route libyenne.

Que préconisez-vous ?

Pour régler le problème, il faut une gestion de l’asile coordonnée entre les pays européens et les pays de départ ou de transit. C’est le seul moyen pour être efficace et humain. On oublie de dire qu’il y a des millions de Syriens, d’Irakiens ou d’Afghans qui ont pris des risques pour leur famille sans savoir ce qu’il adviendrait. Le système est totalement inhumain. La clé, c’est de gérer la procédure d’asile dans les pays tiers, autrement dit en décidant en amont d’un flux réaliste et d’une répartition des réfugiés. Là dessus, il faut poser la question de confiance aux Etats membres : partagez-vous ou non les principes et les valeurs de l’Union ? Ce qui s’est passé depuis l’été, avec le refus de plusieurs pays d’Europe centrale de recevoir des migrants, est inacceptable. Il faut des sanctions. Les pays qui ne respectent pas nos principes ne devraient plus avoir accès aux fonds européens. On ne peut pas passer nos jours et nos nuits à parler des déficits excessifs, et ne rien faire quand certains violent des droits fondamentaux.

Les attentats terroristes ont remis la sécurité au cœur des préoccupations en Europe. Que proposez-vous ?

Il faut renforcer les contrôles aux frontières extérieures de la zone Schengen. Je propose de déployer au moins 5 000 gardes-frontières supplémentaires. Mais le vrai problème de l’Europe sur ce sujet, c’est le manque de leadership politique.

L’absence de leadership politique en Europe n’a rien de nouveau…

Oui, mais aujourd’hui, il y a urgence. Ces derniers mois, le monde est devenu beaucoup plus incertain et dangereux. Pour la première fois, de nombreux dirigeants étrangers souhaitent ouvertement l’affaiblissement de l’Europe : Trump, Poutine, tout comme des grands dirigeants autoritaires du Proche et du Moyen-Orient. Les chefs d’Etat et de gouvernement des pays fondateurs de l’Union, l’Allemagne et la France au premier chef, ont aujourd’hui un rôle historique à jouer : celui de refonder l’Europe, et de tenir les positions sur les sujets de sécurité et d’immigration. C’est aussi une priorité allemande.

Votre défense à tout prix de l’Europe n’encourage-t-elle pas la montée du nationalisme en Europe ?

On ne peut pas être timidement européen, sinon, on a déjà perdu. La violence des antieuropéens est telle qu’il faut marteler ce que l’Europe nous a apporté et peut encore nous apporter, si l’on s’y implique pour la changer. Sa destruction, c’est le nationalisme, la guerre. Je viens d’une région où il n’y a que des cimetières militaires. Ce que propose Marine Le Pen, c’est de recréer de la conflictualité en Europe. Si le parti de la raison cède à la tyrannie de l’impatience, nous sommes morts.

Quelles erreurs les pro-Européens ont-ils commises ?

D’abord, d’avoir laissé la critique de l’Europe aux antieuropéens. On doit pouvoir critiquer les orientations politiques ou la bureaucratie européennes sans pour autant être europhobe. Si l’on croit à la politique, l’alternative n’est pas entre l’Europe telle qu’elle est et le retour en arrière. Je suis un Européen convaincu et même enthousiaste, mais lucide et sans complaisance. J’ajoute que la deuxième erreur des proeuropéens est d’avoir eu peur de la démocratie. La France a commis une faute : celle de contourner le "non" au référendum de 2005 via un vote parlementaire. Le Pen comme Mélenchon se nourrissent de ce déni : on ne peut pas faire avancer l’Europe contre les peuples.

Propos recueillis par Grégoire Biseau, Christian Losson, Nathalie Raulin et Anais Ginori