Traités de Rome : pour relancer l'UE, il faut mettre un terme à la recherche de l'unanimité

Traités de Rome : pour relancer l'UE, il faut mettre un terme à la recherche de l'unanimité
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Entretien : Gilles Toussaint

 L'ex-ministre des Affaires étrangères belge Paul-Henri Spaak fut l'un des architectes des traités de Rome.

Si la situation actuelle l'aurait désolée, il aurait sans aucun doute continué à aller de l'avant, affirme sa fille Antoinette.

 

 Comment votre père aurait-il jugé globalement la situation actuelle de l'UE? N'aurait-il pas le sentiment d'un retour à la case départ ?

Il est difficile de répondre exactement à ce genre de question parce qu'il aurait certainement tenu compte de l'évolution de la société avec ses grands drames : la crise de 2008, celle des réfugiés...

Mais quand je me replonge dans l'état d'esprit dans lequel il se trouvait avec les autres pères fondateurs de l'Europe, je constate qu'ils avaient un objectif, qui est traduit dans le traité de Rome : il parle des valeurs, de la paix ; ils avaient déjà imaginé que les choses allaient évoluer indubitablement vers l'élargissement, avec des institutions renforcées... Et cela s'est produit.

Je pense donc qu'en projetant leur état d'esprit d'hier à aujourd'hui, qu'il conserverait cette détermination absolue de bâtir des institutions démocratiques ouvertes sur le monde et de ne pas se renfermer sur soi car que c'est dans l'intérêt des citoyens européens

C'est cela qui manque à l'Europe : on ne sait plus très bien où ses dirigeants veulent aller?

Oui, je pense. Regardez l'élargissement : sans mettre en cause uniquement les derniers pays entrants, il est clair que les objectifs n'étaient pas les mêmes que ceux poursuivis lors de la fondation de l'UE. C'était plus la recherche de moyens financiers pour venir en aide à leur agriculture, leur commerce etc... Ils n'ont plus cette espèce de perception de l'avenir. Les pays d'Europe centrale et orientale sont entrés trop vite à mon avis, même si c'est toujours facile à dire après coup. Il fallait les accueillir mais sans doute avec des institutions adaptées à ces circonstances-là.

Et même dans les pays fondateurs comme la Hollande, la tentation du repli sur soi, du protectionnisme est là aussi très présente. Je pense que les hommes d'Etat n'ont plus le même engagement viscéral, non seulement pour conserver ce qui existe mais aussi aller plus loin en s'adaptant aux circonstances. Quand je pense combien même les jeunes ont perdus la foi en l'Europe. Pourquoi les a-t-on laissé comme cela en déshérence ? Il y a une certaine prétention des élites européennes aussi. Nous avons tellement la vérité et nous sommes tellement persuadés que nous sommes capables d'apporter les réponses que l'on a le sentiment que l'on n'a même plus besoin de leur parler. C' est une grosse erreur. Ces élites se sont coupées de la population.

En se tournant sur le chemin accompli, qu'épinglerait-il de positif et quelles erreurs pointerait-il du doigt ?

Ce qui est remarquable, ce sont les institutions européennes. L'euro est aussi un progrès formidable tout comme le projet Erasmus.

Mais s'il fallait ouvrir les négociations avec les pays qui le demandaient, il fallait surtout se débarrasser de l'unanimité dans presque tous les domaines. L'unanimité, c'est très antidémocratique. Que par exemple la Belgique puisse bloquer 28 pays, c'est moche. Mon père s'est battu contre cela jusqu'au dernier discours de sa vie prononcé lors d'un colloque à Paris. L'unanimité c'est inacceptable et infaisable aussi. Encore plus à présent que l'on est 28 pays

Vous pensez que c'est cela qui a bloqué l'EUrope ? On a vu lors de l'accord sur les migrants ou sur la reconduction de Donald Tusk qu'un vote à majorité qualifiée débouchait sur une crise...

J'allais citer ces exemples. On dit beaucoup de mal de la Commission européenne présidée par Juncker, mais sur le traitement des migrants, il avait fait une proposition tout à fait raisonnable. Il prenait le PIB et demandait aux pays de supporter une partie de l'effort d'accueil en conséquence. Immédiatement, y compris parmi les plus grands États membres, neuf ou dix pays se sont montrés réticents. Ce n'était pas la faute de la Commission, mais au fait qu'elle n'a pas l'autorité voulue pour permettre à quelques-uns de faire ce qu'on ne veut pas faire à Vingt-huit.

Ce que je veux dire, c'est que le sens de l'intérêt commun a disparu. Chaque pays reprend ses billes, parce qu'ils n'ont plus cet espèce d'idéal européen. L'Europe pour eux, c'est la vie au jour le jour. Chacun des chefs d’État, quand il est face à des vrais problèmes, les remet sur le dos de l'Europe.

Lui qui a connu la guerre et l'exil au Royaume-Uni, qu'aurait-il pensé de la réaction européenne face à la crise migratoire ? De l'accord avec la Turquie ?

Il aurait eu un regard assez dur et se serait montré très désapprobateur d'un certain nombre de choses. Je ne sais pas ce qu'il aurait pensé de l'accord avec la Turquie. Mais quand on voit l'évolution d'Erdogan qui prend les réfugiés en otages, c'est tout à fait scandaleux.

Mais ce sont les Européens qui se sont mis dans cette position ...

Tout à fait. Je pense que mon père n'aurait pas aimé cela

On sent que l'absence de dimension sociale de l'Europe joue dans le désamour actuel. On a fait une Europe avant tout axée sur l'économie en considérant qu'une intégration politique et sociale et découlerait automatiquement. Visiblement ça n'a pas marché … Quel regard porterait-il sur ce point ?

En fait, ça a marché pour ma génération. Puis, on s'en est distancié. La population a cru que l'Europe était uniquement libérale et pas consciente de l'aspiration sociale de beaucoup de citoyens. Mais quand on regarde de près les fonds régionaux ou encore la PAC... La PAC a sauvé l'agriculture européenne. Ce sont des milliers de gens.

Beaucoup d'agriculteurs estiment pourtant que la PAC favorise les gros exploitants et élimine les petits fermiers...

Je crois que ce n'est pas vrai. Les agriculteurs pensent en effet que l'Europe fait leur malheur alors qu'elle les aide à survivre. La situation de l'agriculture s'est dégradée, mais elle ne se maintient que par les fonds européens

.Je pense qu'il y a eu une perte de conscience de l'objectif à atteindre par les politiques. Et quand les politiques sont comme cela, les citoyens suivent. Ils suivent la facilité. Quand Marine Le Pen dit "Il faut sortir de l'euro" , ce qui serait une monstruosité, on ne lui répond pas bien. Elle est passée à la TV l'autre jour, une chef d'entreprise a pris la parole et lui a dit : "Si vous faites cela, moi, je fais faillite immédiatement. Parce que les pays autour de la France ne vont pas négocier mes prix en francs français dévalués". Le Pen a alors perdu un peu de sa superbe. C'est aussi bête que cela.

Qu'aurait proposé votre père pour sortir du marasme actuel?

Il aurait été très désespéré de l'évolution et surtout de la perte de substance de l'idée européenne. Mais il ne serait sûrement pas dans une attitude défaitiste. Il aurait en tout cas proposé de se concentrer sur la zone euro. Il faut vraiment reprendre les choses en mains et puisque nous sommes 28 et qu'il y a des pays qui ne jouent pas le jeu - la Pologne, la Hongrie...- il faut repartir de la zone euro, la faire rentrer dans les institutions européennes, la doter d'un Conseil et que les partenaires appartenant aux pays qui en sont membres défendent leur point de vue dans le Parlement. De cette manière ceux qui sont membres de la ZE peuvent avancer (vers plus d'intégration, NDLR) s'ils le souhaitent. Et les autres non membres seront tenus d'accepter ce que ceux de la ZE décident pour la ZE.

Je suis certaine que mon père aurait été favorable à cela. Il faut que ce noyau dur s'intègre et joue le jeu démocratique. C'est compatible avec le traité.

Mais cela risque de créer de nouvelles tensions ?

Elles existent de toute façon. Aujourd'hui, quand la Commission européenne propose quelque chose, si un certain nombre de pays acceptent et d'autres refusent, tout tombe à l'eau. Ce n'est pas démocratique.

Dans ce schéma de zone euro renforcée, ceux qui ne veulent pas avancer, libres à eux, mais ils ne peuvent pas bloquer les autres.

Avoir ce ciment qu'est l'euro facilitera le renforcement des solidarités, même dans les autres domaines. Cela permettra d'avoir une politique fiscale, sociale...

Votre père était favorable aux Etats-Unis d'Europe avec les Britanniques, le Brexit lui aurait fait un choc ?

Ah, il aurait été désespéré. Il a passé quatre années à Londres pendant la guerre et il était resté très admiratif de ce pays. Il s'est beaucoup battu pour que les Britanniques rentrent dans 'Europe.

Que penserait-il du recours de plus en plus courant au référendum dans la mécanique européenne? Au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Italie...

Moi les référendums, je m'en méfie un petit peu. Pas pour tout ce qui est problèmes locaux, de vie des gens... Les gens sont meilleurs que les politiques dans ce cas parce qu'ils sont dedans. Par contre, pour les grands propblèmes existentiels comme l'avenir de l'Europe, la mondialisation etc. C'est vraiment difficile à saisir dans toutes ses dimensions.

Ce n'est pas que je me méfie de l'intelligence des gens, mais je pense vraiment que ces problèmes sont très compliqués. Pour des problèmes-clés comme ceux-là, je trouve que la démocratie représentative est quand même plus adéquate en passant par le Parlement.

Par exemple, j'ai beaucoup aimé le réflexe wallon contre le Ceta. J'ai trouvé que les Wallons ont été formidables dans cette histoire. Pour une fois, les députés nationaux ont pressenti ce que représentait une accord international; combien c'était important à la fois positivement et négativement. Ils ont bien réagi, ils ont fait ce travail de débat et d'explication et la population a suivi.

Il avait une vision fédéraliste ?

Oui, Il était vraiment en faveur de l'Europe des Etats. Une sorte de fédéralisme tout à fait unique puisque cela n'a jamais été fait dans l'histoire du monde. On n'a jamais fait en sorte qu'autant de pays se lient ensemble de façon volontaire et démocratique sur des intérêts aussi vitaux.

Il faut relire le discours qu'il a fait au Traité de Rome : il y a cet enthousiasme, cet objectif. Il a dit : "Nous le faisons pour les jeunes, pour que les jeunes ne connaissent plus un continent où on s'entredéchire d'une manière abominable" Deux fois en 20 ans, c'est inouï ! Deux guerres horribles.

Il avait cette manière enthousiaste d'expliquer les choses et cet enthousiasme, on l'a perdu. Les hommes politiques actuels vont devoir proposer un projet de relance de l'Europe. C'est cela que les gens demandent. Ils disent que cela ne va pas bien. Cela ne va pas bien parce que l'on ne peut pas prendre les décisions, il faut donc imaginer autre chose. Il faut vraiment expliquer ce que peut être cet autre chose sans se perdre dans des chipotages