Traités de Rome: rester unis et continuer à agir... Mais pas tous à la même vitesse

jl
©AFP
Olivier le Bussy, Envoyé spécial à Rome

Malgré les dissensions internes et la crise existentielle que traverse l'Union européenne, les Vingt-sept et les institutions européennes ont maintenu une image d'unité, à l'occasion du soixantième anniversaire des traités de Rome.

Ils ont signé une déclaration qui trace les contours de leur engagement commun pour les dix années à venir.

Reportage de notre envoyé spécial à Rome.


Soixante ans plus tard, les vœux d'unité et d'action(s) commune(s) ont été renouvelés à l'endroit précis où ils avaient été prononcés, le 25 mars 1957, lors de la signature des traités de Rome.

>>> Le texte de la déclaration de Rome de ce 25 mars 2017 est disponible via ce lien

Six à l'origine, les conjoints sont désormais vingt-sept. La Communauté économique européenne s'est muée en une Union européenne qui couvre la presque totalité du Vieux continent, de Lisbonne à Tallinn, de Stockholm à Rome, d'Amsterdam à Sofia. Ses institutions politiques, la Commission, le Conseil, le Parlement européen, ont gagné en puissance. Son champ d'action s'est élargi à un vaste domaine de compétences.

Le contexte de ces noces de diamant n'est cependant guère brillant. L'Union européenne et Royaume-Uni, qui avait rejoint la CEE en 1973, sont en instance de divorce – la Première ministre britannique Theresa May ne participait d'ailleurs pas aux festivités de Rome. Plus largement, l'Europe, bouleversée par une série de crises – économique, de l'asile, politiques, d'efficacité, de légitimité - doute d'elle-même, et plus nombreux sont les citoyens européens qui doutent d'elle.

Une Europe ''sûre, prospère, social et qui s'affirme sur la scène mondiale''

Etait-ce l'éclatant soleil romain ? Le décor grandiose de la salle des Horaces et des Curiaces des Musées du Capitole, où furent signés les traités, où ils étaient rassemblés ? Toujours est-il qu'au cours de la célébration de ce soixantième anniversaire les Vingt-sept sont parvenus à donner une impression relativement convaincante d'unité, fût-elle partiellement de façade.

Après des semaines de négociations, jusqu'à la dernière minute, ils ont convenu du contenu de la déclaration de Rome, qui réaffirme l'engagement envers la construction européenne.

Confrontées ''à des défis sans précédents, tant sur plan international qu'interne'', lit-on dans la déclaration, l'Europe de demain devra être ''sûre et sécurisée'', ''prospère et soucieuse du développement durable'', ''sociale'' (air archi connu) et ''plus forte sur la scène mondiale'', précise le texte.

L'engagement est ferme et pérenne a insisté le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Lors du discours qu'il a prononcé lors de la cérémonie, le Luxembourgeois a expliqué qu'il signerait la déclaration avec le même stylo utilisé, il y a soixante ans, les représentants du Grand-Duché : ''Il est des signatures qui durent''.

Rappel des origines du projet européen

Dans leurs discours, les dirigeants européens ont insisté sur les circonstances, dramatiques, qui avaient conduit les Européens à refonder leur façon d'interagir. Le président du Conseil italien, Paolo Gentiloni, hôte du jour, a ouvert la série de discours prononcés lors de la cérémonie en rappelant que les pères fondateurs de l'Europe avaient connu la guerre, la prison, les régimes totalitaires. Qu'en 1945, ''l'Europe, après 2500 ans d’histoire était revenue à l'année zéro''. Ces hommes ¬ les Spaak, Monnet, Schuman, Spinelli, de Gasperi, Adenauer... - ''parlaient des langues différentes, n'avaient pas toujours même opinion'', a souligné l'Italien. ''Mais ce qui les unissait, c'était la volonté de s'unir, pour le bien de chacun.''

''Je suis né l'année où ont été signés les traités de Rome, dans une ville qui s'appelle Gdansk'', a pour sa part souligné le président du Conseil européen, Donald Tusk. ''Elle a été fondée il y a une centaines d'années par des Polonais et des Allemands, des Hollandais, des Juifs, des Ecossais et des Français. Elle a été rasée, en mars 1945, par Hitler et Staline'', a rappelé le Polonais.

Parlant d'expérience, il a ensuite témoigné de la façon très différente dont la construction européenne avait été vécue à l'est du Vieux continent, sous domination soviétique jusqu'en 1989. ''Je rappelle cela pour souligner que pour des millions de personnes, l'Union européenne n'est pas une affaire de slogans, de procédures et de régulations. Notre Union est la garantie que la liberté, la dignité, la démocratie et l'indépendance sont (...) notre réalité quotidienne''.

De l'art de ménager la chèvre et le chou

Rappeler le pourquoi du projet européen est utile, mais simple. Etablir le diagnostic de son malaise est également relativement aisé. ''Nous nous nous sommes arrêtés et cela a provoqué dans l'opinion publique une crise de rejet, cela a fait refleurir les nationalismes qu'on pensait relégués aux oubliettes",  a confessé M. Gentiloni. ''Notre principal problème, c'est la mise en œuvre de ce que nous avons décidé'', a épinglé le Premier ministre maltais Joseph Muscat. ''Nous ne pouvons pas nous permettre de rester avec une Union a moitié terminée'', a déclaré le président du Parlement européen, Antonio Tajani. ''Nous ne sommes pas assez fiers de ce que nous avons réalisé'', a déploré Jean-Claude Juncker. Voilà pour les constats.

Définir, ensemble, le ''comment'', la façon de l'entretenir et de la faire progresser est une autre perd de manches.

A cette aune, la Déclaration de Rome est un subtil mélange entre l'expression des envies de uns et les appréhensions des autres.

Elle fait clairement référence au concept ''d'Europe à plusieurs vitesses'', porté par les pays du Benelux et soutenu par les quatre ''grands'' – l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Espagne. Ils entendent que ceux qui veulent aller 'à des rythme différents et avec une intensité différente'' puissent le faire sans être freinés par d'autres. Facile à dire, moins facile à faire : on se comptera, au moment où il s'agira d'aller vraiment de l'avant .

Mais la Déclaration insiste également sur le fait que l'Union européenne est ''une et indivisible'', pour rassurer ceux - dont les pays d'Europe centrale et orientale, rétifs à une intégration plus poussée - qui redoutent de devenir des Etats membres de seconde zone. Cette référence évite aussi de plonger les institutions européennes dans un trop grand embarras, elles qui servent et représentent l'intérêt commun.

Tout le monde dans la même direction, même pas au même pas, et pas nécessairement sur la même distance, donc.

En dépit de leurs divisions et divergences croissantes sur quantité de sujets, les Européens ont tracé, à travers cette déclaration, l'avenir de l'Union européenne pour les dix années à venir. Le mariage est devenu houleux, ces dernières temps. Mais malgré les déclarations d'intention, il est encore incertain qu'ils parviendront à le rendre harmonieux. Jean-Claude Juncker veut le croire : ''Nous fêterons les cent ans de l'Union européenne'', a-t-il lancé avant la cérémonie. La question qui importe est : dans quel état ?

Sur le même sujet