Ces patrons catalans qui refusent l'indépendance

Une délégation d'entrepreneurs catalans milite contre l'indépendance à Bruxelles
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Maria Udrescu

Le président catalan déchu Carles Puigdemont a réclamé, à Bruxelles, une réaction de l’Union européenne. Deux cents maires catalans sont venus lui apporter leur soutien. Une délégation d’entrepreneurs a mis en garde contre les conséquences économiques de la crise.

Bruxelles, en tant que "capitale de l’Europe" plutôt que de la Belgique, est devenue ce mardi un terrain de guerre entre indépendantistes et unionistes catalans. Alors que 200 maires de la région espagnole s’apprêtaient à défendre la cause séparatiste devant le Berlaymont, une dizaine d’entrepreneurs tiraient la sonnette d’alarme face aux conséquences économiques de la crise depuis le Parlement européen. "Pendant tout un temps, nous sommes restés silencieux et ce fut une grave erreur. Nous en payons le prix aujourd’hui", a avoué Josep Bou, président de Empresaris de Catalunya, une association créée en 2014 pour militer contre la sécession de la région.

Tandis que les indépendantistes emploient des grands mots pour soigner leur image de victimes, Josep Bou a, lui, dénoncé "le langage totalitariste" et "l’idéologie sectaire du nationalisme" qui a "travaillé dur" pour distiller l’idée qu’un vrai Catalan ne peut être qu’en faveur d’une République. Il a par ailleurs tenu à remettre les points sur les i face à la rhétorique de la Generalitat (l’exécutif catalan), en soulignant que "la maltraitance de la Catalogne n’a jamais existé" et qu’"il n’y a pas de prisonniers politiques" dans la région .

Surtout, selon Josep Bou, "les indépendantistes n’ont pas expliqué le grand sacrifice que leur projet signifierait pour nos travailleurs et nos pensionnés, l’impact qu’aurait la perte des avantages qu’on tire du fait de faire partie de l’Espagne et de l’Union européenne". En effet, en plus de jouer sur la corde nationaliste à coups de références à une Catalogne historiquement martyrisée par l’Espagne, les indépendantistes ont fait grand cas de la prospérité de leur région, qui serait minée par le manque d’investissements publics et un système fiscal espagnol déséquilibré. Ils soutiennent donc que la Catalogne, qui représente 19 % du PIB du pays, se porterait bien mieux économiquement, une fois débarrassée du "boulet espagnol". Le monde patronal catalan est donc divisé entre ceux qui soutiennent la cause séparatiste et ceux, comme l’association Empresaris de Catalunya, qui estiment qu’une sécession serait catastrophique pour l’économie. "Un Etat catalan indépendant pourrait être viable par rapport à son industrie, à son PIB per capita, à sa taille, à sa capacité à prélever des impôts. Mais s’il est en confrontation avec l’Espagne, soutenue par l’Union européenne, c’est plus compliqué", explique Elisenda Paluzie, professeure d’économie à l’Université de Barcelone. "Cela n’a rien à voir avec la viabilité économique d’une Catalogne indépendante, mais plutôt avec les coûts politiques et économiques de transition vers un Etat viable. Les indépendantistes pensaient que l’Etat espagnol finirait par négocier ou que l’UE ferait pression sur l’Espagne en ce sens. Or, ni l’un ni l’autre ne s’est produit."

Exode massif des entreprises

Ainsi, la Catalogne serait déjà en train de récolter les fruits d’une crise qui s’éternise. Le vice-président de l’association Empresaris de Catalunya Carlos Rivadulla a dénoncé "un exode sans précédent des compagnies". En effet, depuis l’organisation d’un référendum illégal d’autodétermination le 1er octobre dernier, près de 2 000 entreprises ont déplacé leur siège hors de la Catalogne. Résultat de l’incertitude causée par une classe politique catalane qui semble changer de tactique comme de chemise. "L’instabilité politique signifie une instabilité économique", a mis en garde M. Rivadulla.

Mais en réalité, certaines entreprises se sont également retrouvées prises en étau dans la guerre politique entre Madrid et Barcelone, souligne Elisenda Paluzie. Le 6 octobre dernier, le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a signé en urgence un décret royal pour autoriser - et encourager ? - les entreprises à changer de domiciliation sans avoir à convoquer une assemble générale des actionnaires. Certaines compagnies ont alors déplacé leur siège social dans "le seul but de faire pression politique pour empêcher qu’il y ait une déclaration d’indépendance", explique Mme Paluzie. D’autres ont cherché à rayer leur nom de la "liste noire" de certains unionistes, qui ont multiplié les appels au boycott des produits alimentaires, médicaments ou voitures fabriqués en Catalogne. "La Catalogne n’est pas indépendante. Elle subit les coûts des représailles et d’une transition non-accordée vers un Etat indépendant sans avoir les éventuels avantages de l’indépendance, à savoir la capacité de gérer ses propres affaires et ses propres impôts", résume Mme Paluzie.

Si l’on en croit Empresaris de Catalunya, les investissements étrangers ont déjà baissé de 10,2 % dans la région, la consommation est en chute libre tandis que le chômage augmente. "En novembre, il y a toujours une augmentation du chomâge après la saison touristique", rappelle toutefois Mme Paluzie, qui estime qu’il est encore trop tôt pour chiffrer les conséquences de la crise catalane. Du côté de la Generalitat, on souligne par ailleurs que la région a connu une croissance de 0,9 % ces trois derniers mois et que le taux de chômage a retrouvé son niveau de 2008. Les prochains mois seront donc cruciaux pour évaluer l’impact économique du bras de fer entre l’Etat espagnol et la Generalitat.

Le tourisme en chute libre aussi

D’aucuns s’alarment de voir que les touristes commencent déjà à se lasser de ce spectacle. Selon la Confédération espagnole des agences de voyage, les réservations dans les hôtels ont baissé de 30 à 35 %, tandis que les arrivées à l’aéroport El Prat ont diminué de 22 %. Les autorités catalanes et espagnoles se renvoient donc la balle pour savoir si ce sont les projets indépendantistes ou les images des violences policières qui affectent le secteur touristique, poumon économique de la Catalogne.

La guerre de la communication n’épargne donc pas l’économie. Au contraire. Alors que des élections anticipées ont été convquées en Catalogne pour le 21 décembre, Barcelone devrait redoubler d’efforts pour vendre le mythe d’une Catalogne assise sur une montagne d’or au cœur de l’Union européenne. Tandis que Madrid pourrait, selon Mme Paluzie, être tenté de "stimuler la peur économique pour décredibiliser le mouvement indépendantiste", au risque de plomber l’économie du pays tout entier.

 

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