Plus d’un mois après que la tragédie a été dénoncée, l’impuissance de l’Etat mexicain face aux gangs criminels apparaît dans toute son horreur. Alors que le monde occidental se bat pour empêcher des jihadistes de posséder un Etat, celui du Mexique n’est-il pas déjà aux mains du crime organisé ? C’est la question que se posent les Mexicains.

Les fournisseurs de drogue de Chicago

Les 43 étudiants disparus faisaient partie d’un groupe d’élèves de l’école normale d’Ayotzinapa, dans l’Etat de Guerrero (où se trouve Acapulco), école connue pour son activisme politico-social de gauche. Le 26 septembre dernier, des étudiants de 1ère et 2e années, âgés de 20 ans pour la plupart, étaient dans la ville d’Iguala pour récolter des fonds. Comme c’est apparemment courant dans ce pays, ils se sont emparés de trois autobus publics pour rentrer chez eux. Mais l’un des bus a été attaqué à coups de feu par des hommes armés et des policiers. Six étudiants ont été tués, 25 blessés et 43 emmenés par la police locale. Ils ont disparu depuis lors.

Très vite, il est apparu que les policiers et les autres tireurs obéissaient aux ordres du bourgmestre d’Iguala, José Luis Abarca, dont l’épouse est la sœur de trois narcotrafiquants, appartenant au cartel des "Guerreros Unidos" (guerriers unis, principaux fournisseurs d’opium et marijuana de la ville de Chicago, selon la presse mexicaine), un des avatars du cartel Beltrán Leyva nés de l’explosion de ce dernier à la suite de la mort de son chef, en 2009.

Les étudiants auraient pu gâcher la réception

Selon les déclarations de certaines des 56 personnes arrêtées jusqu’ici (dont une quarantaine de policiers), l’ordre d’attaquer les étudiants a été donné parce que Mme Abarca craignait qu’ils perturbent une réception à laquelle elle participait en tant que présidente d’une organisation locale de… protection de l’enfance.

Les témoignages ont aussi révélé que les policiers qui ont emmené les 43 étudiants les ont livrés aux Guerreros Unidos. Selon le chef de ces narcotrafiquants, arrêté, son lieutenant sur place aurait compris que les 43 jeunes appartenaient à un gang rival. On est sûr qu’ils ont tous été exécutés mais leurs corps n’ont pas encore été retrouvés.

Les autorités politiques fédérales ont multiplié les conférences de presse et les mesures pour tenter de présenter une image de fermeté face à cet énorme crime : dissolution de la police d’Iguala et de 14 villes de la région; prise de contrôle de la sécurité régionale par les forces fédérales; assignation de 2 000 hommes à la recherche des dépouilles des 43 jeunes gens; mandats d’arrêt contre le bourgmestre et sa femme, en fuite, finalement arrêtés ce mardi à Mexico; démission du gouverneur de l’Etat de Guerrero qui avait patronné la candidature d’Abarca à la mairie d’Iguala…

"Aux mains de qui sommes-nous ?"

Mais l’image qui est apparue aux Mexicains est, au contraire, celle d’une déliquescence de l’appareil d’Etat et de ses forces de sécurité, infiltrés par le crime organisé au point que celui-ci semble avoir pris le pouvoir.

Une douzaine de fosses clandestines ont en effet été découvertes dans la région d’Iguala - mais aucune ne contenait les restes des 43 étudiants, ont indiqué les autorités, qui ont semblé n’accorder d’importance qu’à ces derniers. Elles ont ainsi éveillé la colère des habitants du Guerrero frappés par de précédents massacres, plus discrets, qui n’avaient suscité, eux, aucun écho - dans un pays qui compte officiellement 22 000 disparus.

Ces familles pleurent des dizaines d’hommes et jeunes gens enlevés par des soldats, des policiers, des hommes armés, sans qu’elles osent signaler leur disparition par peur de la complicité notoire d’autorités locales avec les gangs. Quatre-vingt-un corps - souvent méconnaissables, en raison des tortures subies - ont été trouvés dans des fosses clandestines des environs d’Iguala depuis février. "Aux mains de qui sommes-nous ?", s’interrogeait devant l’AFP, un habitant atterré de Cocula, ville voisine d’Iguala surnommée "L’Enfer" . "Parce que cela fait longtemps qu’ils ont disparu, ce ne serait plus douloureux ?", interpelle une mère de famille, tandis qu’un autre habitant de cette région où personne n’ose sortir la nuit, par peur des tueurs, évoquait l’horreur des cris d’un homme torturé impunément.

Dénoncé pour le meurtre d’un syndicaliste, en vain

Il est aussi apparu que le bourgmestre d’Iguala avait déjà été dénoncé à la Justice et aux autorités régionales en mai 2013 par une sénatrice de son propre parti (PRD, gauche) pour avoir abattu personnellement un dirigeant paysan du PRD, Arturo Hernández Cardona. M. Abarca n’avait cependant pas été inculpé "faute de preuve" , ni même suspendu de ses fonctions le temps de l’enquête, encore moins interrogé sur ce qui avait permis à ce fils de petits commerçants et à sa dépensière épouse de posséder 17 propriétés à Iguala, dont un gros centre commercial. Le bourgmestre a continué à être invité aux événements officiels avec les plus hauts responsables du pays, y compris avec le bourgmestre PRD de Mexico ou le chef de l’Etat, Enrique Peña Nieto (PRI). Ce n’est que le mois dernier que le parquet fédéral a décidé d’ouvrir une enquête sur cette accusation de meurtre.

Rien d’étonnant, donc, si le Président, en cinq heures d’entretien avec les parents des disparus, un mois après la tragédie, n’a pu les convaincre de faire confiance aux autorités fédérales. Elles qui avaient mis… neuf jours à s’intéresser au massacre d’Iguala.