Anas est secouriste dans les quartiers rebelles de la ville. Il témoigne pour "La Libre".

Appeler un habitant d’Alep par Skype, c’est comme plonger directement en enfer. "Jeudi dernier, sept membres de ma famille sont morts" dit simplement Anas, 21 ans, dans un anglais hésitant.

"C’était une bombe d’un avion. Mon oncle, mon cousin et sa femme sont morts. Leur bébé de neuf mois a également été tué. Mon neveu a survécu. Il était inconscient, incapable d’aider sa famille. Il entendait leurs voix, mais ne pouvait pas répondre. Il y avait tellement de frappes aériennes que les sauveteurs ne pouvaient pas aller partout. La plupart des gens meurent car ils ne peuvent pas être emmenés à l’hôpital."

Anas est un enfant d’Alep. Il y est né. Il y a vécu. Mais il a dû arrêter ses études d’ingénieur en électronique à cause de la guerre. Il est l’un des 275 000 habitants des quartiers orientaux d’Alep qui sont sous le feu de l’aviation russe et de l’artillerie syrienne. Il n’est pas un combattant, mais fait partie de la défense civile de son quartier, qu’on surnomme les "casques blancs". Ce sont les secouristes qui viennent tirer blessés et cadavres des décombres des immeubles. Quatre secouristes ont été tués en une seule frappe la semaine dernière. Malgré les protestations internationales, l’armée syrienne et l’aviation russe continuent de bombarder ces quartiers où s’entassent des familles entières. Elles n’ont aucun moyen de fuir, la zone étant cernée. Moscou affirme frapper là parce que le Front Fatah al-Cham, l’ex-Front Al-Nosra, y a déployé ses combattants. "C’est faux", réplique Anas. "Les gens d’Al-Nosra sont dans les villages sur le front. Ils ne sont pas en ville."

Les civils pris au piège

Les deux autres groupes présents dans ces quartiers sont le groupe Ahrar Al-Sham, une puissante faction de rebelles soutenue par la Turquie et l’Arabie Saoudite, et l’Armée syrienne libre (ASL), formée par d’anciens officiers de l’armée régulière. Les civils sont pris au piège de la guerre. Ils s’opposent au régime de Damas, mais ne sont pas nécessairement sympathisants des factions islamistes.

"Nous nous réveillons au bruit des bombes", poursuit Anas. "Nous ne dormons pas. Durant la journée, nous ne bougeons pas de la maison. Quand nous avons besoin de quelque chose d’urgence, nous le faisons vite."

Les habitants du quartier mangent en puisant dans leurs réserves de nourriture ou achètent au prix fort les denrées qui passent à travers les lignes du régime. Car, comme dans toute guerre, un marché noir s’est développé qui fait fi du front. Le sachet de dix pitas coûtait avant la guerre dix livres syriennes. Il se vend maintenant près de mille livres.

L’eau est aussi une difficulté. "Comme les systèmes de distribution d’eau sont touchés par les bombardements, nous avons creusé des puits. Certains habitants sont encore raccordés à la distribution de la ville et nous donnent de l’eau. Mais nous devons aussi boire l’eau des puits. Nous n’avons pas le choix", raconte Anas.

Bombes à fragmentation

Jour et nuit, à chaque alerte, les habitants se terrent dans les caves des immeubles, puis ressortent quand le calme semble être revenu. Depuis quelques semaines, l’aviation russe utilise des bombardiers qui font un bruit assourdissant et larguent des bombes à fragmentation plus destructrices. "Quand ces bombes tombent, l’ensemble de l’immeuble s’effondre", continue Anas. "La terre est brûlée tout autour et sur plusieurs dizaines de mètres. Nous pensons que ce sont des Soukhoi-35. Leur bruit est particulier. Quand j’entends le bruit de cet avion, je sors de la cave car il y a un risque d’être enseveli."

Anas n’est pas le seul habitant à affirmer que les bombardements visent délibérément les hôpitaux des quartiers rebelles et à mettre à genoux les combattants et les civils pour les obliger à évacuer. Car l’armée syrienne contrôle déjà une bonne partie d’Alep, où vivraient 1,7 million d’habitants. "Ils visent les hôpitaux", déclare Anas. "Il n’y a plus de médicaments. Nous n’avons que 35 médecins et des centres de santé provisoires."

Selon MSF, "tout l’est d’Alep est devenu une cible géante". Les hôpitaux encore en état de fonctionner sont débordés. "Tous les services de soins intensifs sont pleins", déplore le Dr Abu Waseem, directeur d’une structure médicale prise en charge par l’organisation humanitaire. "Les patients doivent attendre que d’autres meurent pour espérer y obtenir un lit."

Fils d’un ancien opposant au régime qui a passé vingt ans dans la sinistre prison de Tadmor, près de Palmyre, Anas est déterminé à rester. "Je n’ai plus rien à perdre", dit-il. Certes il espère une action conjointe de la communauté internationale pour faire pression sur la Russie et l’Iran, et faire cesser les bombardements, mais il est fatigué d’entendre parler de l’"inquiétude" de la communauté internationale. "Nous avons beaucoup compté sur Ban Ki-Moon (le secrétaire général de l’Onu, NdlR). Il est toujours inquiet mais il n’a pas réussi à faire entrer un camion d’aide humanitaire."

Quand ils le pouvaient encore, des habitants d’Alep ont fui ces quartiers tenus par les rebelles depuis 2012. Aujourd’hui le piège s’est refermé. "Ceux qui sont restés jusqu’ici ne sortiront pas. Les Russes doivent le comprendre", lance-t-il dans un dernier défi.