Reportage Envoyée spéciale à Tripoli

Un par un, sur des civières souillées, les corps sont sortis de la morgue privée d’électricité depuis des jours. Les hommes de corvée sont munis de masques à oxygène, mais l’aspect des cadavres suffit pour que certains aient la nausée. Une vingtaine de corps gisent aussi dans le jardin, les uns par-dessus les autres, et sur des civières à l’entrée de l’hôpital.

Les corps - au moins 80, sans doute davantage - ont été retrouvés vendredi à l’hôpital d’Abou Salim, au lendemain de la prise du quartier, réputé loyal à Mouammar Kadhafi, par les rebelles. Leur évacuation se poursuivait samedi. "Nous allons les mettre dans un camion, et leur offrir une sépulture", dit Ahmed Bzuti qui s’est porté volontaire pour aider au nettoyage des lieux. "Mais nous devons d’abord rechercher les papiers qu’ils ont sur eux, ou les objets qui peuvent nous aider à les identifier."

Fathi Ashraf est venu dans l’espoir de retrouver son frère, disparu depuis la bataille de Tripoli. Il repart bredouille. "Les corps ne sont pas identifiables à vue d’œil", constate-t-il. Sous un soleil qui fait chaque jour monter le mercure à plus de 40 degrés, les corps sont dans un état de décomposition avancé.

Que s’est-il passé à l’hôpital d’Abou Salim ? Les théories sont légion au sein des rangs de la rébellion, mais aucun témoin ne peut les confirmer. Certains rebelles affirment que les forces loyalistes ont déposé leurs morts dans l’établissement au cours des combats.

Des patients de l’hôpital ont aussi pu mourir faute de soins, suite au départ du personnel soignant pendant les violents combats qui ont eu lieu dans les environs. Isolé du reste de la ville pendant plusieurs jours et privé d’électricité, l’établissement est peut-être un mouroir. Mais la découverte de ces corps survient alors qu’Amnesty international accuse les deux camps d’exactions. Au premier étage de l’hôpital, une trace d’impact, dans un mur, semble trahir un tir d’arme à feu. Samedi, quelques femmes finissaient de nettoyer des sols ensanglantés.