Lawton, dans le sud-ouest de l’Oklahoma, est née en un jour. Après avoir spolié les tribus comanches et apaches, le gouvernement américain décida de donner un coup de fouet à la colonisation. Le matin du 6 août 1901, les terres furent vendues aux enchères; le soir, 25 000 pionniers campaient là où s’élèverait, un siècle plus tard, une ville de 100 000 habitants.

Il n’est pas difficile de se replonger dans cette époque. Au pied des monts Wichita, des troupeaux de bisons paissent toujours en liberté et bloquent parfois le trafic en s’installant au beau milieu de la route 49. Bottes et chapeau de cow-boy restent de mise dans les bars et les restaurants de la ville. Les Indiens ont disparu, mais l’armée est toujours là : la base militaire de Fort Sill est ici le principal employeur.

Contrairement à d’autres régions de l’Etat, Lawton ne doit rien au gaz ni au pétrole - dont l’Oklahoma est respectivement, à l’échelon national, le troisième et le cinquième producteur. Cela y rend plus sensibles le coût de l’énergie et le prix de l’essence en particulier. Dans un pays où il est inconcevable de vivre sans voiture, où les distances sont grandes, et où les gens ont été habitués, pendant des décennies, au pétrole bon marché, le passage à la pompe est devenu une épreuve douloureuse. C’est indéniablement, avec le chômage et la crise immobilière, le principal sujet de préoccupation des électeurs. Il pèsera lourdement demain, quand l’Oklahoma participera aux primaires du Parti républicain et allouera ses 43 délégués, un des gros lots du "Super-Mardi".

Les prétendants à l’investiture n’y vont pas par quatre chemins pour exploiter cette thématique dans un Etat qui se proclame "The reddest", ("le plus rouge"), c’est-à-dire le plus républicain du pays. Rick Santorum serait, à en croire les sondages, le mieux placé, parce que son discours moralisateur convient bien au conservatisme ambiant, mais aussi parce qu’il impute, contre toute vraisemblance, la cause de la crise économique à l’augmentation du prix des carburants.

Il faut donc impérativement réduire celui-ci, et tout le monde y va de sa petite idée. On parle de puiser dans les réserves stratégiques pour faire baisser les cours mondiaux du brut. Ou de diminuer les impôts qui financent la sécurité sociale pour compenser, dans le portefeuille des ménages, la hausse des prix pétroliers. Ou de relancer la prospection onshore et offshore sur le territoire américain - elle est loin la tragédie du 20 avril 2010 dans le golfe du Mexique.

Si les solutions à la crise énergétique sont loin d’être évidentes, le bouc émissaire, lui, est tout trouvé. Les Républicains ont beau jeu de comparer le prix du gallon (3,79 litres) à la pompe au début du mandat de Barack Obama (1,85 dollar) et son prix aujourd’hui (3,80 dollars).

Les choses ne sont pourtant pas aussi caricaturales. La récession mondiale avait fait spectaculairement chuter les prix des matières premières et du pétrole quand Obama est arrivé à la Maison-Blanche. Six mois plus tôt, sous la présidence de George W. Bush, le gallon avait atteint jusqu’à 4,10 dollars, ce que les Républicains se gardent bien de rappeler.

Le Président sortant ne saurait par ailleurs être tenu pour responsable d’une flambée des prix qui est largement imputable, d’une part, à la mondialisation (avec l’émergence de pays comme la Chine et l’Inde qui ont soif d’énergie et font exploser la demande); d’autre part, au contexte géopolitique : les tensions récurrentes au Moyen-Orient et le bras de fer avec l’Iran (qui pourrait, en dégénérant, perturber les approvisionnements en provenance de cette partie du monde) provoquent l’inquiétude des marchés - et la spéculation -, entraînant les prix un peu plus à la hausse.

Barack Obama a, cependant, fourni des munitions à ses adversaires. En janvier dernier, il a renvoyé aux calendes grecques, en l’occurrence à l’année prochaine, l’autorisation éventuelle de construire un pipeline qui, en traversant six Etats de l’Union dont l’Oklahoma, doit amener vers les raffineries du Texas le pétrole tiré des sables bitumineux de la province canadienne d’Alberta. Le projet, baptisé Keystone, a fait couler beaucoup d’encre, à défaut de pétrole, depuis que la TransCanada Corporation en a conçu l’idée en 2005.

Ses adversaires dénoncent les risques de pollution des nappes aquifères en cas d’accident (notamment dans le Nebraska, où l’oléoduc devrait traverser un écosystème unique, les Sandhills), mais plus généralement le principe d’encourager l’exploitation très décriée des sables bitumineux en investissant massivement (sept milliards de dollars au moins) pour fournir "un pétrole sale " à un coût aussi élevé.

Les partisans de Keystone minimisent les risques écologiques et soulignent, au contraire, sa contribution majeure à l’indépendance énergétique des Etats-Unis, lesquels, insiste le patron de TransCanada, Russ Girling, doivent importer dix millions de barils par jour. Le tout est de décider si l’on veut les acheter aux monarchies du Golfe, au Venezuela ou au Canada, conclut-il.

Quoi qu’il en soit, le Président est pris en flagrant délit d’incohérence. Il a permis les forages en Alaska, où la nature est on ne peut plus fragile (la catastrophe de l’Exxon Valdez de 1989 y est dans toutes les mémoires), mais il barre la route à un pipeline pour protéger l’environnement dans le Nebraska. Barack Obama doit en être conscient car il s’est félicité, la semaine dernière, de la décision de TransCanada d’aller de l’avant en construisant la portion de l’oléoduc qui reliera l’Oklahoma au Texas - comme il ne s’agit plus d’un pipeline international, une autorisation présidentielle n’est plus requise.

Dans l’Oklahoma, l’initiative a été accueillie avec des sentiments mitigés. Les propriétaires, sur le tracé de l’oléoduc, ont généralement accepté sans grand enthousiasme les compensations financières négociées avec TransCanada. Mais la grimace qui accompagne chaque plein d’essence incite leurs concitoyens à croire au miracle qui ramènera les prix à la baisse.