Serait-ce parce qu’il y a, en chaque conseiller diplomatique, un Saint-Simon qui sommeille, un talent de mémorialiste qui ne demande qu’à éclater au grand jour, un rêve secret de laisser à la postérité la chronique d’un siècle et l’espoir de voir (de son vivant, de préférence) ses notes, rapports et discours rassemblés dans un beau volume de “La Pléiade”, relié plein cuir ? On est toujours fasciné, quoi qu’il en soit, par le soin mis par les cabinets ministériels, éventuellement assistés par le personnel compétent des ambassades, à peaufiner jusqu’à la toute dernière minute le texte qui sera lu devant l’Assemblée générale annuelle des Nations unies à New York.

Ce souci de la perfection est d’autant plus remarquable que le pays concerné est petit. Car si l’on se presse, dans la grande salle de l’Onu, pour écouter le président des Etats-Unis et, peut-être, le secrétaire général de l’Organisation, les bancs s’éclaircissent à mesure qu’on descend dans la hiérarchie des puissances et la qualité de leurs représentants (ce qui n’empêche pas un pic momentané d’audience quand un trublion vient faire son numéro : Castro jadis, Kadhafi hier, Ahmadinejad aujourd’hui).

Quand la Belgique monte à la tribune, au mieux en milieu de semaine et souvent en fin de journée, il n’y a forcément, pour écouter son tribun, que des troisièmes secrétaires d’ambassade qui endurent cette punition en tuant le temps sur leur smartphone. Aucun ne prête attention à la minutie avec laquelle une noria d’experts a tourné et retourné les phrases du discours, inversant des mots, déplaçant les virgules, créant ou supprimant des paragraphes, pour produire un double chef-d’œuvre, littéraire et diplomatique.

La vanité cruelle de tels efforts ne décourage pas les intéressés de faire semblant d’y croire et de se prendre par conséquent très au sérieux. Au journaliste exalté qui demande à pouvoir parcourir à l’avance le précieux manuscrit (de façon à en analyser à loisir toutes les subtilités au profit de ses lecteurs), les gens du cabinet opposent invariablement la nécessité d’apporter in extremis d’ultimes raffinements à l’auguste palimpseste, qui reste ainsi nimbé d’un enivrant mystère.

Le journaliste se plaît alors à imaginer une surprise de taille qui justifierait les invraisemblables délais mis à communiquer un texte qui sera, sinon, des plus prévisibles. La Belgique encouragerait l’Iran à se doter de la bombe atomique, apporterait son soutien à Bachar el-Assad ou trouverait géniale la vidéo “L’innocence des musulmans”