A croire qu’ils naissent avec un arc entre les mains. Il ne se passe pas un week-end, pas un jour férié, sans que des Bhoutanais ne se retrouvent pour viser une cible rectangulaire plantée dans le sol à 145 mètres - plus du double de la distance olympique. Les heures s’égrènent mais ils ne semblent jamais se lasser. Il en va de l’honneur de leur équipe, de leur village.

Il faut les voir passer du silence religieux aux cris moqueurs pour déstabiliser l’adversaire; alterner concentration maximale et danses de victoire quand un des leurs a tiré dans le mille. Le "dha", sport national du petit royaume himalayen du Bhoutan, est un spectacle populaire, culturel et traditionnel à lui tout seul. Bien plus qu’un sport : la célébration d’un art de vivre.

On n’en est plus à ces temps anciens où les archers bhoutanais usaient de leurs flèches acérées pour repousser les Britanniques installés aux Indes. N’empêche que "le tir à l’arc coule dans nos veines", dit-on à la Fédération.

Tshering Penjor, un fonctionnaire tiré à quatre épingles, ne raterait ces moments pour rien au monde, et pas seulement parce que les compétitions permettent de gagner une voiture ou un frigidaire. "On socialise, on retrouve ses amis, on se construit un réseau, tout cela en faisant un sport qui fortifie le physique et le mental." Dans une société qui reste hiérarchisée, "on ne fait pas de différence entre les uns et les autres, on joue ensemble", ajoute son coéquipier Kinley Jamyang sur le terrain de Paro.

Un sport d’hommes

Une différence, il en existe pourtant bien une. Les femmes, si elles sont les bienvenues pour préparer à manger, servir à boire, danser et chanter en soutien à l’équipe de leur village, ne touchent pas à ces arcs à poulie de 1500 dollars pièce (un an de salaire moyen), ni même aux branches traditionnelles en bambou qui s’utilisent encore ici ou là. "Oh non !", s’exclame Tenzin Norbu, sur le bord d’un terrain de Jakar, dans le centre du pays. Le jeune homme est excellent joueur si l’on en juge au nombre de brocards accrochés à sa ceinture, signe qu’il a atteint sa cible un bon nombre de fois. Pour lui, "les femmes n’ont pas cette tradition et, de toute façon, elles ne sont pas assez fortes". Ici, le tir à l’arc est une affaire d’hommes.

Quand on lui rappelle que c’est pourtant une athlète féminine, Karma, qui représentera le Bhoutan aux Jeux de Rio et une autre, Sherab Zam, qui a tiré pour le pays à Londres en 2012, il répond avec un sourire dédaigneux. "Dans les compétitions internationales, on ne pratique pas le tir de la même manière et les cibles ne sont qu’à 60 mètres…"

Tshering Chhoden, qui s’est fait tatouer des anneaux olympiques sur le bras, a ouvert la voie du tir à l’arc aux femmes. Ce sport a toujours attiré cette fille de l’Est paupérisé, mais elle était cantonnée à regarder les hommes du village s’amuser les jours fériés. Ses parents ne voulaient pas qu’elle manipule un arc, cela ne se faisait évidemment pas, mais son frère lui a prêté le sien et appris à tirer en cachette.

Des rituels

Sortie du bois, elle a réussi à se qualifier pour les Jeux de Sydney en 2000, puis d’Athènes en 2004 où elle a finalement terminé à la 32e place. L’astrologue, qu’elle avait consulté en bonne Bhoutanaise, l’avait prévenue : elle n’y brillerait guère et devait beaucoup prier. A la veille d’un tournoi, il est de coutume d’en appeler aux esprits et autres déités pour améliorer les performances de l’équipe, de perpétrer des rituels et de respecter une série de règles - la superstition n’est jamais loin. Un archer ne dormira pas avec sa femme la veille d’un tournoi mais avec son équipe par exemple.

Avait-elle procédé à tous les rituels ? Sherab Zam a presque fermé le classement aux JO de Londres, mais finalement peu importe. Devenue entraîneuse à la Fédération, dont les athlètes ont récolté quelques médailles aux Jeux d’Asie du Sud cette année, elle espère juste que sa participation à l'Olympiade aura encouragé les Bhoutanais à oser viser toujours plus haut.