ÉCLAIRAGE

Dans un premier temps, les propos papaux n'avaient guère dépassé les travées du grand amphi'de l'Université de Ratisbonne mais ces dernières 36 heures, ils ont enflammé les milieux musulmans. Les plus radicaux mais même ceux ouverts à un certain dialogue. Lors d'une conférence mardi à l'Université de Ratisbonne sur «le rapport entre la foi, la raison, la violence et les religions», le Pape s'était référé à un ouvrage de l'empereur byzantin Manuel II Paléologue (1350-1425). Intitulé «Entretiens avec un musulman, 7e Controverse», et publié dans les années 1960 par le théologien libano-allemand Théodore Khoury (Münster), l'empereur y rapportait un dialogue avec un Persan musulman érudit. Commentant des passages de cette «7e Controverse», Benoît XVI s'est intéressé à un petit passage sur le Jihad (la guerre sainte). «Un point plutôt marginal» aux yeux de Benoît XVI qui n'en cita pas moins un extrait de la conversation entre les deux sages susceptible de choquer les musulmans. L'empereur, interpellant le Persan lui dit en effet: «Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait» ... Selon le Pape, «l'empereur, après des propos si forts, explique pourquoi il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme: Dieu n'aime pas le sang et agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme et non du corps. Celui qui veut donc conduire quelqu'un vers la foi doit être capable de parler bien et de penser juste, et non de violence et de menace... Pour convaincre une âme raisonnable, on n'a pas besoin de son bras, ni d'armes, ni d'un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu'un de mort...» Avant d'ajouter qu' «agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu» .

Pris hors contexte de la conférence, la charge était lourde mais à l'instar du P. Lombardi, porte-parole du Vatican qui a dit que le Pape n'avait pas l'intention d'offenser les musulmans, divers commentateurs catholiques se sont efforcés d'aller au-delà du passage controversé. Pour le porte-parole francophone des évêques belges, Eric de Beukelaer, «il est clair qu'il ne s'agissait pas d'un discours de diplomate, soucieux de ménager la chèvre et le chou. A vrai dire, tout le monde en a pris gentiment pour son grade: une certaine théologie catholique, une certaine vision de l'islam, une certaine vision de la science, une certaine vision du protestantisme... L'objet du discours était de démontrer que la question de Dieu, de la morale et du Sens font partie de la démarche rationnelle. Vouloir séparer strictement la «foi» (qui serait de l'ordre du sentiment) et la «raison» (les sciences inféodées à la seule raison mathématique) est un leurre. Cela réduit le religieux à l'arbitraire. C'est ici que s'insérait le commentaire sur l'islam, mais également une critique de Dun Scot, théologien catholique du XIII e siècle: Dieu peut faire ce qu'il veut, même quand c'est contraire à la raison. Mais Benoît XVI ne se range pas à cette vision; à ses yeux la théologie a toute sa place dans le concert des sciences» . Et de Beukelaer de noter que «le Pape expliquait ensuite que d'autres cultures dont... l'islam ne comprennent pas que notre Occident relègue parfois le domaine du religieux à l'état de sous-culture» .

Pour Justo Balda Lacunza, ex-recteur de l'institut pontifical d'études arabes et islamiques, «le problème est que la foi musulmane est aujourd'hui kidnappée par les politiques et l'homme moderne musulman face au Coran s'empêche de poser des questions. Il y a actuellement dans le monde musulman un problème de violence au nom de la religion» .

© La Libre Belgique 2006