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A Tripoli, on fête déjà la victoire

Camille Le Tallec

Publié le - Mis à jour le

Reportage Envoyée spéciale à Tripoli

Aux abords du centre de Tripoli, mardi soir, un long cortège célèbre la victoire. Les klaxons des voitures reproduisent grossièrement les chants de la révolution libyenne. Feux de détresse allumés, les véhicules foncent, évitant de justesse les hommes à pied qui tirent en l’air aux cris d’"Allah ouakbar".

Plus tôt dans la journée, les rebelles ont envahi la caserne de Bab al Aziziya, lieu de vie de Moummar Kadhafi et symbole de son régime. Ils en contrôlaient mercredi la totalité, mais pas de traces du guide. "Les sous-sols sont plein de souterrains. Il a dû s’échapper", croit savoir Mohammed, un habitant de la ville posté au check point qui contrôle l’accès à la caserne.

Les rebelles sont à Tripoli depuis quelques jours, mais ils ont déjà marqué leur territoire. "Libye libre", "Révolution du 17 février", "Vaincs ou meurs", les murs sont couverts de graffitis et d’étendards aux couleurs de la révolution. Drapeau autour du cou et kalachnikov en bandoulière, un rebelle sautille, levant les bras en signe de victoire. "Nous sommes libres maintenant, personne ne peut nous contrôler", crie-t-il. Près de lui, deux hommes s’embrassent au milieu des voitures qui s’engagent à contre-sens sur le rond-point.

Plus tard dans la soirée, plusieurs centaines de rebelles affluent sur la place Verte. Haut lieu des manifestations de soutien au régime de Mouammar Kadhafi, elle a été rebaptisée place du meurtre. "La Libye est libre. La Libye est libre", hurle Walid Mohammed Unga, 30 ans. Figé sur son visage, son sourire lui donne un air enfantin. "Kadhafi a détruit le pays maison par maison. Nous allons le reconstruire pierre par pierre."

Les habitants de la capitale arrivent sur la place. "Vous êtes bienvenus en Libye", lance Hafed Alattoushi, 48 ans, qui habite dans la banlieue de Tripoli. "Je suis heureux de vous voir ici." L’homme est venu avec son fils de 6 ans. L’enfant regarde les hommes munis de kalachnikov tirer dans tous les sens. Aucune émotion ne transparaît sur son visage. "Il est habitué", dit son père. Lui "ne s’est jamais senti au bien". "La semaine dernière, on se chuchotait les nouvelles à l’oreille, le jour est venu de la liberté."

Quelques femmes se joignent à la fête, qu’elles accompagnent de youyous, leurs cris de joie aigus. "Nous sommes très heureuses", lance l’une. Les jeunes filles ont dessiné sur leurs joues le drapeau de la révolution. L’une monte sur une voiture pour brandir un drapeau et mêler sa voix à celles des rebelles. Des enfants font le V de la victoire, leurs corps à moitié sortis par les fenêtres ouvertes des voitures.

Sur la place, un espace réservé aux médias a été délimité. "N’en sortez pas", ordonne Ahmed, chargé de la sécurité, "vous pourriez être blessés par les tirs". Les rebelles déconseillent aussi aux journalistes de se déplacer à pied dans la ville, "où des groupes armés pro-Kadhafi pourraient vous enlever".

Si les rebelles célèbrent "la fin de la guerre", toute la ville n’est pas encore entre leurs mains. A Bab al Aziziya, ils luttaient toujours mercredi contre des poches de résistance qui visaient leurs positions à l’arme lourde. "Nous n’avons pas le contrôle total du sud de la ville", dit Azzedine al Aghrab, 44 ans, qui était à la tête d’une brigade rebelle à Zenten, dans l’ouest du pays.

Mercredi matin, seuls quelques hommes s’aventurent dans le centre-ville. Au coin d’une rue, une petite fille sortie de chez elle et munie d’un drapeau de la "Libye libre" se fait réprimander par les rebelles. Elle rentre en vitesse. La tension est aussi palpable dans cet hôtel du bord de mer dont le personnel n’a plus la force d’être aimable. "Nous vivons sous tension depuis mars", dit Abdoul Salam, 29 ans, qui travaille au restaurant de l’établissement. "Tout est difficile et cher. Vingt litres d’essence coûtent 80 dinars", précise-t-il. Il n’a pas quitté Tripoli depuis le début de la révolution et n’est pas rentré chez lui depuis cinq jours.

Son collègue, Omar Mohammed, 25 ans, dort lui sur son lieu de travail depuis 22 jours. "Je n’avais pas de moyen de transport et ces derniers jours ont été terribles. Je n’ose plus sortir." Le jeune homme souhaite avant tout que "la sécurité revienne". "Mardi dans la journée, des bandes sont arrivées avec des armes à feu pour voler des voitures stationnées devant l’hôtel." Abdoul Salam est lui aussi préoccupé. "Personne ne sait ce qui va se passer maintenant", dit-il. "Où est Kadhafi ? Peut-être se prépare-t-il à détruire le pays ? Il y a encore des Libyens qui le soutiennent."

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