Reportage Jean-Louis Le Touzet Correspondance particulière

Le poste frontière de Dhéhiba, comme affaissé entre la Tunisie et la Libye dans un décor de western au milieu de tables ocre de 100 mètres de haut, est désert. Entre deux canyons, la route vers Nalout, le pays berbère libyen sous contrôle des insurgés. Le revêtement est balayé par le sable et puis ce silence incroyable. Ici rien ne passe, ni hommes ni marchandises, depuis sept jours. "Les Libyens ont coupé l’accès. Ils ont supprimé la douane, et l’armée tient le poste", dit ce gradé tunisien.

Côté libyen des véhicules surmontés de bitubes antiaériens. Des hommes en treillis se cachent derrière le béton d’une casemate. Derrière eux, le djebel Nefoussa, qui culmine à 700 mètres sur 160 kilomètres. Plein Est, à 200 kilomètres, Zintan, où les insurgés défendent la ville encerclée par les troupes du colonel Kadhafi. Rien ne transite à Dhéhiba, officiellement. Sauf les combattants blessés en provenance de Zintan par une piste qui fuit dans la montagne.

Vendredi, douze Bangladais, pas du tout blessés, mais pourtant entassés dans une ambulance de marque Chevolet, sont passés par ce chemin. Leurs passeports, remis à un tiers, ont été ensuite tamponnés par un douanier tunisien. "Depuis jeudi les convois parallèles qui viennent de Zintan passent par le désert. Les militaires tunisiens ferment les yeux et tamponnent même les passeports des blessés en sachant que toutes ces voitures ont pris le chemin de la contrebande", raconte Abdallah, la cinquantaine, qui avec une dizaine de frontaliers tunisiens favorables à l’insurrection, a mis en place "une logistique pour accueillir les blessés de Zintan".

Depuis une semaine, des ambulances déposent des combattants blessés au front à Dhéhiba, petite ville de 5 000 habitants, distante de 3 kilomètres du poste frontière du même nom et où même les changeurs de dinars ont disparu.

Ambulances est un mot un peu fort pour décrire les guimbardes dans lesquelles les blessés en provenance de Zintan, 30 000 habitants, la grande ville du djebel Nefoussa. Il faut compter entre deux et trois jours de transport dans des conditions sanitaires épouvantables.

"La route n’est pas sûre. Une première voiture ouvre la route et assure que le champ est libre à la seconde. Il y a des voitures relais sur la route; si jamais un véhicule était repéré, on transfère le blessé dans une troisième. Parfois, il faut des dizaines d’heures pour faire 50 kilomètres", explique un "ambulancier" libyen vêtu d’une tenue de camouflage "prise à l’ennemi".

Les moins abîmés sont accueillis à la maison de jeunes. Quelques matelas, une cuisine "et juste de quoi refaire un pansement avec de la gaze", dit Abdallah. Une dame anglaise a posé sa caravane Trigano dans la cour et dit aux blessés de Zintan qu’elle "prie pour eux et pour la paix dans le monde".

Pour les cas les plus sévères, c’est le centre hospitalier de Médenine, à trois heures de là, qui les prend en charge. À Médenine, au quatrième étage, celui de la chirurgie, Mabrouck grelotte sous une couverture. Il a été opéré vendredi. Un éclat d’obus lui a déchiré l’abdomen et perforé l’intestin grêle. Il a été touché mardi dernier lors d’une attaque des hommes de Kadhafi à 15 kilomètres au sud de Zintan. "Il a été recousu comme un sac sur place et a tenu quand même quatre jours dans cet état-là ", se désole le chirurgien qui parle de miracle.

Mabrouck, boucané par le soleil, porte un tatouage sur la main droite. Un scorpion sur la main et une vipère court sur l’avant-bras. "Un souvenir de la guerre du Tchad", dit-il. Il a 45 ans. Il a servi dans l’armée libyenne pendant quinze ans "comme sergent dans l’infanterie et aussi comme chef de pièce sur un canon antiaérien".

Réserviste, Mabrouck a tout suite "été du côté de la résistance au tyran" et montre comment se servir d’une arme, la démonter quand elle s’enraye. "Les jeunes ne savent rien Rien de rien ", dit-il.

Comment a-t-il été blessé "On défendait la route du sud, dans une oasis. Ils nous ont tirés dessus avec des missiles Grad. Il y a 12 morts de notre côté, mais on a les repoussés en fin de journée", assure-t-il. Ils sont alors partis en laissant du matériel lourd, des mitrailleuses 14,5 mm, des canons sans recul sur des camions, et ont piqué vers le désert à bord de voitures particulières. Ils ont tout laissé, même un camion de munitions.

Une famille libyenne venue se procurer de l’insuline - "Il n’y a plus rien dans les pharmacies d’hôpitaux en Libye " - parle de mercenaires sur la sortie nord de Zintan qui surveillent des chars disposés en quinconce sur la route de peur qu’ils passent à l’ennemi. Cette famille apprend alors dans le couloir qu’un combattant de Zintan y a été admis. Le père, la mère et le fils viennent aussitôt lui embrasser la main. Le père pleure et dit "merci mon frère". La mère se tient à l’écart et a les yeux embués. Le fils de 14 ans s’approche et lui caresse la main.

Mabrouck parle les yeux mi-clos "Nous tenons Zintan", dit-il d’une voix faible. Et passe en revue les prises à l’ennemi depuis une semaine : neuf chars, deux lance-missiles Grad, vingt RPG, quatre batteries-antiaériennes.

La résistance dans la ville compte environ 2 000 hommes. "Le bas de Zintan est tenu par Kadhafi. Le haut de la ville, c’est nous", raconte le blessé.

Deux chambres plus loin, trois soldats loyalistes blessés par balles ont été admis alors que la frontière de Dhéhiba était encore ouverte. "Ils viennent de Zintan et sont effrayés. Ne veulent parler à personne. Ils savent qu’un moment il faudra quitter l’hôpital Ils savent qu’il y a aussi des combattants résistants dans la chambre d’à-côté et sont paniqués", explique le surveillant général.

A l’hôpital de Tataouine trois admis jeudi, et toujours de Zintan. Et toujours par ce circuit parallèle au milieu du canyon via le poste frontière de Dhéhiba.

Deux sortent du bloc. L’un a eu la main ­arrachée par un tir de mitrailleuse. Un homme, la petite quarantaine, la jambe grêlée d’éclats d’obus "lors d’un pilonnage de nuit" affirme qu’il va repartir : "Ils ont des mortiers en bas de la ville et nous tirent dessus après la dernière prière de la journée." Hussein a accompagné son cousin Mohamed qui se réveille. Ce dernier ne les imaginait pas à cet endroit, assure-t-il, et est tombé nez à nez avec des loyalistes, la semaine dernière, qui tenaient un check- point au nord de la ville. Devant le déséquilibre des forces, lui et son ami chauffeur ont fait demi-tour.

"La Toyota a été arrosée", grimace-t-il. Une balle a transpercé la carrosserie, est rentrée dans l’avant-bras droit comme une aiguille "et lui a arraché le coude en ressortant", explique le chirurgien. Pas d’antidouleur. Juste une perf de glucose.

Mohamed se mord la lèvre et ferme les yeux. Hussein, barbe taillée, saharienne à poches, pantalon de toile, est pressé : "Je repars au front avec l’ambulance du soir. On passe au moment de la troisième prière de la journée, la route est alors dégagée."

L’ambulance refranchit la frontière chargée de vivres et de médicaments. Quand elle progresse à 500 mètres du poste frontière, elle bifurque soudainement dans le désert et s’enfonce en levant un nuage dans le canyon. Direction Zintan.

"La route de Nalout est dégagée sur 60 kilomètres", dit Hussein. "Ensuite, on change de voiture. Nos contacts font alors le guidage au téléphone pour rentrer dans Zintan avant les bombardements de la nuit."

Combien de temps peuvent-ils tenir : "On a fait prisonnier un colonel la semaine dernière. Selon lui, Kadhafi a dit vouloir rayer la ville de la carte. Si la coalition bombarde la quinzaine de chars de Kadhafi qui encerclent Zintan, on marchera alors très vite sur Tripoli. Il n’y a que 170 km", sourit-il en levant l’index au ciel.

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