Seifallah Ben Hassine, alias "Abou Iyadh", le chef salafiste qui sème le chaos en Tunisie, est accusé d’avoir fomenté l’attaque contre l’ambassade des Etats-Unis à Tunis à la mi-septembre et est aujourd’hui en cavale, est une vieille connaissance de l’antiterrorisme belge. Et pour cause : en 2000, dans la ville afghane de Jalalabad, alors aux mains des talibans et d’Oussama Ben Laden, il a mis sur pied avec l’ex-Belge Tarek Maaroufi le Groupe combattant tunisien qui allait assassiner un an plus tard, pour le compte d’al Qaeda, le chef afghan Ahmad Shah Massoud.

Le clan des "Tunisiens"

Tant Ben Hassine que Tarek Maaroufi sont revenus au grand jour en Tunisie après avoir passé de nombreuses années en prison. Le chef des salafistes djihadistes tunisiens a bénéficié de la loi d’amnistie de février 2011 qui a effacé certaines condamnations de l’ancien régime de Ben Ali. Tarek Maaroufi est rentré discrètement en Tunisie, en mars dernier, après des années de prison en Belgique et après avoir perdu sa nationalité belge en janvier 2009. Amaigri, l’homme avait été accueilli par un petit groupe d’admirateurs à l’aéroport de Carthage aux cris d’"Allah Akhbar".

Les "Tunisiens" ont alimenté la chronique judiciaire belge au début des années 2000. Maaroufi dirigeait l’antenne belge du Groupe combattant tunisien. Il avait donné un soutien logistique aux deux Tunisiens qui avaient, pour le compte d’al Qaeda, assassiné Massoud juste avant les attentats du 11 septembre 2001.

Maaroufi et son groupe avaient été condamnés en Belgique au cours d’un procès retentissant. Nizar Trabelsi, dont les Etats-Unis réclament l’extradition, en faisait partie. Mais aussi Hisham Sliti, condamné par défaut en 2003 par le tribunal de Bruxelles, incarcéré depuis onze ans à la prison de Guantanamo. Très actif, peu représentatif de l’immigration tunisienne en Belgique, le groupe des "Tunisiens" constituait un clan, presque familial. Ainsi Hisham est le neveu d’Omar Sliti, condamné lui en Belgique dans l’affaire du commandant Massoud.

Le retour de Maaroufi au pays

Les liens avec les salafistes djihadistes sont apparus au grand jour lors du retour de Tarek Maaroufi à Tunis en mars dernier. L’un des hommes qui a accueilli l’ex-ressortissant belge à l’aéroport n’était autre que son oncle, Moncef Ouerghi, figure salafiste, connue en Tunisie pour avoir lancé une sorte d’art martial respectant les règles de l’islam. Mais Ouerghi, qu’on a pu voir récemment dans un reportage de "Questions à la Une" (RTBF), est décédé le 26 octobre dernier des suites d’une attaque cardiaque, selon la presse tunisienne.

Partisan d’un tourisme islamique

La frange radicale d’Abou Iyadh est devenue le cauchemar de la Tunisie laïque, commerçante et même aujourd’hui, du gouvernement dominé par le parti islamique Ennahdha.

A sa libération en 2011, Abou Iyadh a fondé le groupe Ansar el-Charia (les partisans de la charia), qui s’est donné pour objectif d’islamiser la Tunisie. Le groupe a multiplié les opérations coup-de-poing, les manifestations comme à Kairouan en mai 2011 où des milliers de partisans ont brandi le drapeau noir du djihad. Il s’est attaqué à des bars, à un cinéma, à des journalistes et à la faculté de la Manouba, où il a hissé le drapeau noir et revendiqué le droit de porter le niqab.

"A ceux qui détiennent les hôtels, à ceux qui ont des agences de voyage et aux autres, je leur dis : craignez Dieu et ne faites que du tourisme islamique pour vos frères d’ici et de l’Occident", a lancé Abou Iyadh lors du rassemblement de Kairouan. Le tourisme représente 7 % du PIB tunisien et emploie quelque 400000 personnes directement ou indirectement. Aucun incident grave n’a été enregistré depuis l’enlèvement de deux touristes autrichiens en 2008, mais l’ambassade belge à Tunis conseille néanmoins aux touristes de se tenir éloignés des manifestations violentes qui peuvent également survenir dans les zones touristiques.

Un homme en cavale

Abou Iyadh a disparu depuis l’attaque contre l’ambassade des Etats-Unis et l’école américaine de Tunis le 14 septembre dernier. Plusieurs leaders de son mouvement ont été arrêtés tandis qu’une quarantaine de membres poursuivent une grève de la faim.

Ennahdha a des affinités idéologiques avec les salafistes, mais se trouve aujourd’hui entre le marteau et l’enclume. Le parti au pouvoir cherche à maintenir le dialogue avec Ansar el-Charia tout en condamnant et réprimant les actes de violence. Dans une vidéo diffusée début novembre sur les réseaux sociaux, l’ancien membre d’al Qaeda réclame, lui, de ses militants la patience - et leur promet la victoire.

Interrogé cette semaine par Reuters, le Premier ministre tunisien Hamadi Djebali, numéro deux d’Ennahdha, a assuré que son gouvernement ne permettrait pas aux salafistes d’imposer leurs vues au pays. "Nous ferons face au fanatisme religieux avec la loi", a-t-il dit, tout en promettant de s’attaquer à la pauvreté et au chômage, le terreau sur lequel les islamistes tentent de gagner des militants à leur cause.

La coalition au pouvoir à Tunis est composée d’Ennahdha et de deux formations laïques de gauche. Mais pour Rached Ghannouchi, le chef d’Ennahdha, ce serait une alliance de circonstance, liée au processus de transition dans le monde arabe. "En fin de compte, l’islam deviendra le point de référence pour tout le monde", a-t-il déclaré à Reuters.