Tunisie : après le référendum, vers une "dictature aménagée"

Seule démocratie issue du Printemps arabe de 2011, le pays se dirige vers un durcissement du régime.

AFP

Après la victoire quasi certaine du "oui" au référendum sur une nouvelle Constitution qui renforce les pouvoirs présidentiels en Tunisie, les experts parlent d’"une dictature aménagée".

Que va-t-il se passer dans l’immédiat ?

La nouvelle Constitution défendue par le président Kais Saïed doit entrer en vigueur dès la proclamation des résultats du référendum. Les autorités ont jusqu’à fin août pour publier des chiffres définitifs.

Pour l'analyste Youssef Cherif, "il n'y aura pas de changement immédiat car Kais Saïed ne fera (avec la nouvelle Constitution, NdlR) qu'officialiser une situation qui dure depuis un an", quand ce président, élu démocratiquement en 2019, s'est arrogé les pleins pouvoirs, jugeant le pays ingouvernable.

D'ici à la prochaine échéance électorale, les législatives prévues le 17 décembre, grâce à la nouvelle Constitution, "Kais Saïed aura plus de pouvoirs qu'un pharaon, qu'un calife du Moyen Âge ou que le bey de Tunis (sous les Ottomans)", dit le politologue Hamadi Redissi. "Il gouverne seul, l'opposition est marginalisée, la population est désintéressée", confirme Youssef Cherif.

Peut-on dire que l’on va vers une dictature ?

"La Tunisie va vers un système moins parlementaire et plus présidentiel. Les exemples de la région et de l'histoire tunisienne indiquent que ceci va conduire à un durcissement du régime et à moins de démocratie", estime M. Cherif.

On peut parler de "dictature aménagée", estime Hamadi Redissi : ce sera "la stratégie de la cocotte-minute, on préserve des espaces de liberté comme le fait Poutine en Russie ou les monarchies absolues du Golfe mais ce n'est pas une vraie démocratie".

Plusieurs experts notent qu'il n'y a pas pour le moment de restrictions à la liberté d'expression en Tunisie. Youssef Cherif souligne cependant que "les forces de sécurité se sont renforcées ces derniers mois et que leur popularité ainsi que celle de l'armée est toujours élevée".

Qu’est-ce qui pourrait freiner l’élan de Kais Saïed ?

Il n'est pas garanti, selon les analystes, que la société civile tunisienne, constituée d'environ 24 000 associations, partis et ONG, et qui fut la protagoniste de la Révolution de 2011, puisse se rebeller. "Jusqu'à présent, la résilience des acteurs politiques a été contrebalancée par la fragilité des institutions démocratiques tunisiennes […] il a suffi d'une étincelle avec le coup de force de Kais Saïed pour que tout s'embrase, comme un feu de forêt qu'on n'arrive pas à arrêter", souligne M. Redissi. Cela dit, la situation économique catastrophique pourrait changer la donne.

Et l’opposition ?

L'opposition est "aujourd'hui divisée et stigmatisée", dit M. Cherif, en particulier le parti d'inspiration islamiste Ennahdha, qui a dominé toutes les coalitions gouvernementales des dix dernières années. Mais "la liesse populaire va être confrontée aux réalités économiques sur lesquelles les différentes forces de l'opposition vont baser leurs messages".

M. Redissi est moins optimiste, disant craindre que M. Saïed ne cherche à "asphyxier progressivement" les formations politiques, "comme une plante qu'on n'arrose plus". Le politologue en veut pour preuve une loi en préparation pour régir le fonctionnement des associations, partis et ONG. Il avertit aussi : même si M. Saïed a assuré qu'il n'allait pas dissoudre "les partis, déjà très faibles et en crise, il va les étouffer avec des mesures draconiennes sur leur financement et organisation". (AFP)