Ricardo Petrella : « Les cieux ne sont pas à vendre »

Riccardo Petrella, président de l’Institut Européen de Recherche sur la Politique de l’Eau (IERPE), livre un plaidoyer pour la coopération internationale dans la gestion des ressources naturelles, hydriques en particulier. Entretien.

Propos recueillis par V. Van Vyve

« Allons-nous aller jusqu’à marchander les nuages ? » la question soulevée par Riccardo Petrella est ironique certes mais ô combien révélatrice d’un système qu’il tente depuis 20 ans de changer. Radicalement. Alors que les États déclarent leur souveraineté sur les ressources naturelles contenues dans les sols de leur territoire, que celles-ci sont un outil de domination politique, économique, énergétique de l’un sur l’autre, c’est la conception que l’on a de la vie et la valeur qu’on lui donne qui est erronée, s’époumone le chercheur.

Ce 22 mars 2013 met en lumière la problématique de la coopération en matière de gestion de l’eau. Cette thématique tombe bien à propos.

La coopération est fondamentale à l’heure où nous assistons à un désastre mondiale en la matière et dont nous ne mesurons les effets, en Occident, qu’au travers d’images catastrophiques. La situation est grave. Elle est le fruit d’un processus qui nous mène à la raréfaction croissante, espérons réversible, de l’eau bonne à l’usage humain. C’est un problème vital ! L’eau salubre est en danger !

Le réchauffement climatique n’arrange rien...

Ses conséquences sont dévastatrices et causent des phénomènes naturels de plus en plus extrêmes. Cela a un impact direct sur les populations. Mais aussi sur la qualité de l’eau.

Le paradoxe est là : la planète bleue regorge d’une quantité suffisante d’eau et pourtant, tous les êtres humains n’ont pas accès à la satisfaction de ce besoin primaire.

L’accessibilité de l’eau au niveau quantitatif n’est pas un problème. L’eau ne diminue pas, sauf localement et ponctuellement. De plus, c’est un bien renouvelable, si on lui en laisse le temps et si l’on respecte les flux hydriques naturels. Par contre, on assiste à la raréfaction de l’eau à usage humain. C’est donc la qualité de l’eau qui est menacée. On assiste à la dévastation de la ressource dans son bon état écologique.

Aujourd’hui, on estime à 5 millions le nombre de personnes vivant dans des régions arides et connaissant dès lors des difficultés considérables. Une particularité : l’eau n’est pas aussi transportable que le pétrole ! Pour des peuples souvent nomades, notre responsabilité à long terme tient dans celle d’arrêter de manière drastique les causes du réchauffement climatique. Sans quoi, ils seront condamnés.

Dans le court terme, des initiatives de « verdisation des déserts » sont mises en place. Elles sont le fruit de coopérations internationales et le resteront pour la simple raison que les investisseurs privés n’y trouvent aucun intérêt en terme de rentabilité. Le problème de l’approvisionnement en eau potable et sanitaire n’est pas l’unique apanage des pays du sud. De plus en plus de villes occidentales, notamment aux USA, rencontrent ces problèmes.

La coopération est une manière de parvenir à résoudre ce double défi : garantir la qualité de l’eau d’une part et assurer son accessibilité de l’autre ?

La coopération est la solution ! Mais il faut s’éloigner de la vision dominante : celle d’une aide unilatérale des pays riches, développés qui possèdent le savoir et la technique, vers les pays les plus pauvres et les pays en voie de développement. Il faut changer la vision de ce qu’est la coopération. Elle doit se calquer sur une mutation dans la manière de regarder la vie sur la planète. Ce changement mène donc à une refonte de nos modèles de consommation, de production, d’échange afin qu’ils soient en harmonie avec le bien vivre dans la justice, l’égalité et en harmonie avec la nature.

L’eau ne s’arrête pas aux frontières. Comment envisager une politique de l’eau commune ?

La coopération doit être envisagée au plan international sur base des bassins internationaux. Au niveau européen, elle n’existe pas. Or, 60% des bassins sont transnationaux. Il faudrait dès lors mettre en place des partenariats publics et des stratégies de coopération européennes. On n’y est pas : l’UE délègue aux Etats la compétence de leurs ressources hydriques en niant le fait que l’eau n’est pas une marchandise comme les autres. Parce qu’elle est vitale et au cœur du développement, parce qu’elle est un bien commun, universel.

Le paradigme change : l’eau est en voie de privatisation et dès lors un bien que l’on marchande, au péril de la vie humaine ?

Exactement. Il y a un réel problème de gouvernance. Aujourd’hui, au niveau européen, la Commission a délégué la responsabilité de la gestion de l’eau aux détenteurs d’intérêts financiers, aux grandes entreprises et multinationales. C’est donc la coopération de privé à privé qui prime. On mobilise des marchés privés de capitaux pour financer des projets liés à la gestion de l’eau. Cela ne permet que de soigner les fantômes mais ne participe pas à fonder un système de collaboration dans les modes de production et les techniques. Celui-là même permettrait de s’attaquer aux causes des problèmes.

La coopération publique-privé ou privé-privé n’est intéressante que si le secteur public reste le chef d’orchestre de la gestion des ressources et, plus loin, du territoire, de manière globale et intégrée. La pluie est la gratuité de la vie. Les cieux sont gratuits. Suivant cette logique, la coopération internationale ne peut être que juste...

La réponse aux défis posés doit donc être globale, intégrer tous les acteurs, sous la direction des pouvoirs publics, garants de la gestion intégrées et de la redistribution juste des ressources naturelles.

La coopération doit se faire à l’échelle macro et non pas à coup d’actions individuelles. Ce sont les gouvernements qui sont responsables des problèmes que le monde rencontre. A eux d’apporter des solutions. Il est aussi de la responsabilité de la société civile et du monde associatif de faire pression sur les dirigeants. Le Parlement de l’UE en tête. Je suis convaincu qu’il peut être le levier du changement sur le continent. Alors, l’Europe méritera à raison son statut de leader dans la gestion de l’eau.

L'eau est un bien dont on use avec stratégie... Il existe une réelle géopolitique de l’eau ?

Chaque État a sa stratégie pour garantir sa capacité de domination sur l’autre. Les ressources naturelles sur lesquelles ces mêmes États ont décrété leur souveraineté sont autant de moyens d’assurer leur sécurité. La sécurité hydrique en premier lieu, garante des ses pendants alimentaires et économiques. Tant que l’on n’abandonnera pas ce concept de souveraineté nationale, nous ne connaitrons pas la paix dans ce domaine.

L’eau est-elle dès lors un instrument de conflits ? Peut-elle être un vecteur de paix ?

L’eau n’est pas à l’origine des conflits mais ceux-ci naissent de l’incapacité des États à abandonner leur souveraineté sur elle, gage de sécurité. Éradiquer les rares conflits qui lui sont liés dépend de l’élimination des causes : le partage juste des ressources. Un travail de longue haleine…