Les vulnérables, ces acteurs de développement

S'il est question de sortir les plus vulnérables de la pauvreté, l'enjeu est aussi de les extraire de l'isolement dans lequel ils vivent. Portraits de quatre bénéficiaires occupant pour certains un rôle central dans leur communauté.

Les vulnérables, ces acteurs de développement
©Johanna de Tessières
Johanna de Tessières (photos) et Valentine Van Vyve, Envoyées spéciales au Rwanda

S'il est question de sortir les plus vulnérables de la pauvreté, l'enjeu est aussi de les extraire de l'isolement dans lequel ils vivent. Portraits de quatre bénéficiaires occupant pour certains un rôle central dans leur communauté.

Malgré un fort déclin (13%) des personnes vivant sous le seuil de pauvreté entre 2006 et 2011, 44,9% (presque 50 en milieu rural) des Rwandais sont encore dans le cas aujourd'hui. Dans les campagnes, 26,4% des habitants connaissent l'extrême pauvreté, selon les derniers chiffres communiqués par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Le gouvernement et le secteur associatif s'appliquent donc à cibler les personnes les plus vulnérables afin de les aider à sortir de la grande précarité. Ces bénéficiaires de l'appui des associations voient ainsi leurs capacités de production renforcées. Pour la plus grande partie agro-éleveurs, comme 85% de la population, ces deux secteurs -indissociables- sont privilégiés. Les bénéficiaires se voient octroyer des crédits de petits et gros bétails, point de départ de leur développement et du rôle actif qu'ils occuperont dans leur foyer et, plus loin, au sein de leur communauté.

Suivant l'obligation gouvernementale, les bénéficiaires sont regroupés en coopératives. Ils y mettent en commun leur force de travail et les bénéfices qu'ils retirent de leur production, ces derniers étant en partie réinvestis pour développer l'association. Le gouvernement rwandais a en effet pour objectif de transformer une agriculture de subsistance en secteur porteur pour son économie.

S'il est question de sortir les plus vulnérables de la pauvreté, l'enjeu est aussi de les extraire de l'isolement dans lequel ils vivent. Les coopératives sont à cet égard un “ tissu social”, vecteur de lien et d’intégration entre des personnes jusque-là isolées. “ La plupart d’entre elles étaient complètement exclues, ne sortaient plus ni n’osaient se joindre au reste du village”, appuie Judith, éducatrice sociale assurant le suivi quotidien des bénéficiaires. Quatre d'entre eux témoignent.


Séraphine Mutumurinka: "Ma force, je la puise dans le groupe"

Séraphine Mutumurinka attend, droite et silencieuse, dans la cour de la parcelle qu’elle partage avec sa mère depuis la fin du génocide. Elle y perdit son mari et ses cinq enfants et fut contrainte de revenir sur la parcelle familiale. Derrière elle, quatre murs et un toit abritent son bétail : des lapins et une chèvre que lui a crédité en 2007 une association locale, sonnant le début de la fin de la précarité. Séraphine saisit l'un d'eux. Son prix n’est pas seulement celui auquel cette dame de 63 ans le vendra sur le marché. Il est celui de l’autonomie, de la responsabilité, de la dignité retrouvée.

Il lui donne du lait et produit le fumier indispensable à la culture de l’amarante plantée dans son “jardin de cuisine”. Vendu, il lui permet d’assumer les coûts qu’engendre la vie; l’éducation, les soins de santé, les vêtements. Mais sa fierté, Séraphine la tire de la maison qu'elle a pu construire, avec l'aide de la communauté notamment. C'est d'ailleurs dans ce groupe qu'elle dit "puiser sa force".

Poussé le rideau faisant office de porte, un tapis de paillote recouvre sols et plafonds des quatre pièces de la maison. Il y fait frais malgré la chaleur qui règne en dehors de ces épais murs. Sur l’un d’eux est accrochée une affiche des dix commandement. Sur l'autre, une reproduction de Jésus Christ sur la croix. Le reste de la demeure est dénuée de tout objet. Dans la pénombre d'une pièce sans fenêtre elle confie que sa maison, c’est "un rêve, un accomplissement". Une preuve qu’elle "peut arriver à quelque chose : habiter seule", murmure-t-elle.

Aujourd'hui, elle se "sent bien" et "travaille avec le moral", glisse-t-elle. Elle partage sa vie entre la coopérative et sa mère. Elle n'a d'ailleurs jamais voulu vivre avec un autre homme, assure-t-elle. Un pas en avant en entrainant un autre, elle s'est fixée un nouveau défi : augmenter les revenus qu'elle tire de son bétail pour développer son petit commerce de bière de sorgo.

Augustin Rwamukwaya : "Le travail en commun donne de bons résultats"

Lorsqu'il se présente, Augustin Rwamukwaya ne s'étend pas sur son parcours mais bien sur ceux qui partagent sa vie : marié et père de quatre enfants, il vente leur scolarité. Pour se définir, cet homme de 53 ans parle de son bétail: "J'ai des vaches et neuf chèvres, j'ai fait un crédit chèvres auprès de mes amis. Grâce à ces activités, je pense à progresser", dit-il. Le progrès passe par le travail, explique cet agro-éleveur. Depuis 2009, il est d'ailleurs membre de la coopérative "Dukundirimo" ou "Aimer travailler". "J'ai découvert que c'est ce travail en commun qui donne de bons résultats", explique-t-il. Ces trente-trois familles exercent ensemble des activités agricoles et d'élevage sur un terrain que leur prêtent les autorités locales. Cette mise en commun renforce leur production et améliore dès lors le niveau de vie de chacun.

Augustin occupe un rôle central au sein de sa communauté puisqu'il a été nommé au poste d' "encadreur relais". A ce titre, il dispense ses conseils en matière d'agriculture et d'élevage aux membres de la cellule de Kimerehe, là où il est né, dans le secteur de Rusatira (province du sud) et campe le rôle de référent auprès des membres de son village. C'est une manière de "tisser des liens", se réjouit-il.

Si Augustin travaille sans relâche et avec enthousiasme, c'est pour garantir à ses enfant des études universitaires.


Vastine Nyirabutoragurwa: "Les gens se renforcent"

La terre brûle sous les pieds de Vastine Nyirabutoragurwa. Ses pas sont mesurés. Son dos courbé. De sa main droite, elle dépose quelques graines de maïs dans les trous que vient de creuser Augustin. De la gauche, elle y fait tomber de petites boules blanches de pesticide. Lorsqu'elle prête main forte aux membres de sa coopérative, Vastine Nyirabutoragurwa est appliquée et concentrée sur son travail. C'est elle qui dirige les troupes. Lorsqu'elle s'exprime en public, sous les regards rieurs des femmes de la communauté, elle se fait discrète, presque gênée d'être ainsi mise sous le feu des projecteurs.

A 48 ans, Vastine est la présidente de la coopérative "Les amis d'ATD" et ce, pour un mandat de trois ans. Ce n'est pas peu dire: ce groupement de ménages vulnérables se compose de 120 personnes. "Les gens se renforcent. On n'est plus seul ni dans le travail ni dans les problèmes que l'on rencontre chez nous. C'est une chance qui n'est pas donnée à tout le monde", explique celle qui, depuis le décès de son mari, élève seule ses trois enfants.


Evariste Hategikimama: "Je vis dans la paix"

Il y a dix ans, Evariste Hategikimama louait ses bras dans des champs qui ne lui appartenaient pas. Le reste du temps, il exerçait le métier de potier. Il y a dix ans, Evariste comptait parmi les personnes les plus vulnérables de la cellule de Kimerehe. C'est à ce titre qu'il fut ciblé comme bénéficiaire de l'appui du réseau associatif. Quelques temps plus tard, il avait remboursé la chèvre dont il avait été crédité et s'attachait à agrandir son cheptel, ce bétail constituant sa première source de revenu et un pas certain vers davantage de sécurité alimentaire.

Quelques années plus tard, le gouvernement déclarait illégale la maison de paille qu'il occupait avec sa femme et ses dix enfants (c'est le "Bye bye Niakatsi", la destruction systématique des maisons au toit de chaume instaurée par les autorité, NdlR - Pour en savoir plus, lire l'encadré). Forcé de déménager mais sans le sou pour construire une maison en bonne et due forme, Evariste pu à nouveau compter sur l'aide des associations de terrain.

Désormais, il est capable de subvenir aux besoins des siens. En plus de l'agriculture et de l'élevage, Evariste continue d'exercer la poterie. Cette activité pallie les manques lors de récoltes moins fastes.

Si aujourd'hui il se dit "épanoui", c'est parce qu'il est "sorti de l'isolement et de la pauvreté" dans lesquels il vivait jusqu'alors. Cela grâce à la force du groupe auquel il appartient mais aussi et surtout par le biais de formations à la résolution de conflits qu'il a suivies. "Elles m'ont permis de vivre en harmonie et dans la paix", commente-t-il.

Comme Augustin, son objectif est de garantir l'éducation à ses enfants. Cela passera par "l'agrandissement de la coopérative et le développement de petits commerces générant plus de revenus", analyse-t-il.


Bye Bye Niakasti
En 2009, le gouvernement rwandais lançait la campagne "Bye bye Niakasti", comprise dans le programme "Vision 2020" visant le "développement communautaire et le bien être social". Il consiste en la destruction systématique des maisons de chaume ("Niakatsi") afin de de permettre "à tous les Rwandais l’accès à un logement décent". Le gouvernement s’arroge donc le droit de réorganiser à cette fin le territoire rural. Selon une récente enquête, 124.671 familles, dont 77.000 vulnérables, ont été concernées. "C’est aussi une question d’image : il fallait chasser tout signe de misère", estime Eugène Niyigena, coordinateur des projets d'Aprojumap, une association locale.

En corolaire de cela, le gouvernement a prévu le regroupement des habitations dans des villages (“Imidugudu”). Alors qu’ils n’étaient que 22% en 2008, 74% des ménages vivant en milieu rural ont été rassemblés. Les objectifs d’un tel plan sont louables : organisation des services, accès au logement de qualité, renforcement des institutions locales et de la vie en communauté, relogement des personnes vivant dans des zones à risques. Appliquées "brutalement", pour reprendre les mots d'acteurs de la société civile, ces mesures ont été vécues comme un "soulagement en cas de réussite mais aussi comme un grande souffrance en cas d'échec". A certains égards, ces expropriations ont des conséquences néfastes sur les pratiques agricoles. Certains ménages ont été déplacés sur des parcelles plus exigües et éloignées de leurs champs. Il ont dès lors été contraints de les abandonner alors qu’ils constituaient leur principale source de revenu et la pierre angulaire de leur sécurité alimentaire.


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