Poser les pavés de la reconstruction économique et sociale

Des travaux d’infrastructure pour la reconstruction économique et sociale d’une population meurtrie par des années de conflit.

Valentine Van Vyve, envoyée spéciale au Burundi
Poser les pavés de la reconstruction économique et sociale
©Valentine Van Vyve

Des travaux d’infrastructure pour la reconstruction économique et sociale d’une population meurtrie par des années de conflit.

Les rues ne se ressemblent pas à Cibitoke, commune urbaine en périphérie nord de Bujumbura. Celle-ci, relique du passé, est une piste difforme qu’aucun véhicule, motorisé ou non, n’emprunterait sans engager sa sécurité. Le contraste est surprenant lorsque l’on foule la rue perpendiculaire, la CI09. Un groupe de femmes, bêche à la main, étale les cailloux rougis par la terre ocre. Les têtes apparaissent au-dessus des canalisations que construisent des dizaines d’ouvriers. Plus loin, d’autres posent consciencieusement sur une couche de sable les premiers pavés, tout droit descendus des clairières des collines. La 6e avenue donne à voir la forme aboutie de ce travail manuel et harassant. De part et d’autre des canalisations, les devantures des petits commerces ont ouvert. Voici le résultat du “Projet Pavage”, mené en partenariat par l’Agence belge au développement (CTB) et le gouvernement burundais depuis 2010. Au total, trente-six kilomètres de routes seront pavés d’ici la fin de l’année à Cibitoke, Kamenge et Kinama, quartiers populaires de la capitale. “ Ces communes sont un terreau de main-d’œuvre”, explique Olivier Chanoine, Délégué à la cogestion du projet pour la CTB. Cet élément est central dans l’essence même du programme puisqu’il vise à intégrer le plus grand nombre d’habitants dans un projet commun. C’est ce qu’il convient d’appeler la “méthode HIMO”, pour Haute Intensité de Main-d’Œuvre. “ Le pavage dépasse les travaux d’infrastructure. Il est un véhicule du développement, un moyen pour arriver à la finalité : celle du rehaussement du niveau de vie d’une population déscolarisée, majoritairement au chômage et inscrite dans un système précaire”, résume Olivier Chanoine. Comprenez un instrument de réinsertion économique mais aussi social.

“Construisez votre futur”

La plupart des six cent ouvriers ne disposent d’aucune formation. Cela ne leur ferme pas la porte du “chantier école” pour autant. “ L’accès est ouvert à tous, homme et femme, pourvu qu’ils soient résidents de ces communes et qu’ils aient entre 18 et 45 ans. Il existe d’ailleurs une parité hommes femmes”, précise Olivier Chanoine. Les volontaires, tirés au sort afin d’éviter tout favoritisme, entament alors neuf mois de travail pour un salaire tout juste supérieur au seuil de pauvreté. Cela afin de “ ne pas créer un appel d’air” A terme, le projet devrait avoir permis de fournir des emplois à environ 4 500 personnes touchant, par extension, 13 % de la population de ces communes.

Suivant l’objectif d’une réinsertion sociale et économique durable, ils ont l’opportunité de suivre une série de formations ainsi que de bénéficier d’une bourse d’installation qui leur permettront de lancer s’ils le souhaitent une activité générant un revenu. “ Dès le premier jour, on leur demande de réfléchir à leur projet de vie”, signale d’ailleurs Olivier Chanoine.

Réconcilier une population divisée

L’ambition du Projet Pavage dépasse le cadre économique et touche à de multiples aspects sociaux. Selon Olivier Chanoine, “ il a permis à une population oisive d’échapper à la prédélinquance alors que la pauvreté et l’exclusion favorisent l’émergence de conflits”. Ces derniers, les populations de ces communes entendent les mettre derrière elles. Lors de la guerre qui marqua le pays entre 1993 et 2004, elles constituaient une “zone de front”. En résulte une population composite; en plus des différents groupes ethniques y cohabitent ex-combattants, victimes du conflit, déplacés, rapatriés et réfugiés. Le projet s’attache dès lors à “ renforcer le processus de réconciliation”. “ Le travail commun et les formations humaines leur permettent de dépasser les clivages et de développer une identité commune”, commente Olivier Chanoine. “ Ce qui est vraiment bien fait, c’est qu’il y a des Hutus, des Tutsis. On travaille tous ensemble et donc on apprend à se connaître et à s’aimer”, explique Edith, ex-apprenante. Voila qui vient corroborer le proverbe burundais “bapfana iki barutwa nico bamarariniye”, selon lequel les intérêts partagés valent mieux que l’origine sociale. “ Ce projet est vecteur de cohésion sociale et de redynamisation communautaire dont les habitants sont les acteurs”, ponctue le responsable belge.

Prévoir l’exode rural croissant

À la fin de la crise qu’a connue ce pays de la région des Grands Lacs, un flux important de personnes se sont dirigées vers les villes pour des raisons économiques et de sécurité, exerçant par la même occasion une pression sur les infrastructures. Aujourd’hui, près de 11 % de la population vit en ville. “ Il faut voir à plus long terme, lorsque la pression urbaine sera encore plus forte”, tonne Olivier Chanoine. Il estime qu’il fauderait paver 60 % des routes pour permettre un développement satisfaisant. “ On se trouve au milieu du gué. Le gouvernement belge a décidé d’arrêter le financement du projet sous prétexte qu’il fait partie du secteur des infrastructures. Or, il est multidisciplinaire”. Si elle pourrait ne pas être reconduite dans le cadre du Projet Pavage, la méthode HIMO a déjà fait parler d’elle, notamment en Tanzanie ou en République Démocratique du Congo. Olivier Chanoine veille cependant au grain. “ L’HIMO implique des normes de travail décent et de respect des droits de l’homme et ne peut en aucun cas cacher l’exploitation humaine sous prétexte de mettre les gens au travail”, prévient-il.