Vivre l'urgence dans les camps de Bujumbura

A Bujumbura, les camps de Kinama I et II accueillent 3 000 sinistrés, victimes d’ intempéries sans précédent.

Valentie Van Vyve, envoyée spéciale au Burundi
Vivre l'urgence dans les camps de Bujumbura
©Valentine Van Vyve

A Bujumbura, les camps de Kinama I & II accueillent 3 000 sinistrés, victimes d’ intempéries sans précédent.

9 février 2014. Il est 20 heures Des pluies diluviennes s’abattent sur Bujumbura. Rapidement, les canalisations suffoquent. L’eau inonde la capitale. Le centre et les quartiers huppés sont quelque peu épargnés. Leurs routes, goudronnées, facilitent l’écoulement. Tel n’est pas le cas dans les communes pauvres de la ville; celles-ci bénéficient d’infrastructures autrement moins solides. Les pistes de terre se gorgent d’eau et se montrent vite incapables d’absorber l’intense flux tombé du ciel. Il en sera ainsi jusque deux heures du matin. “On s’est directement rendu compte qu’il s’agissait de pluies extraordinaires”, se souvient Jean-Marie Vianay. Lorsque cet assistant chargé de l’appel d’urgence pour la Croix-Rouge du Burundi arrive au nord de la ville, quartiers populaires les plus à risque, c’est la désolation. Le déluge a tout emporté. La population est “effrayée et désespérée”. Le débordement de plusieurs cours d’eau a mis à terre un millier de maisons, trop fragiles. Les nombreux petits commerces ont disparu, les cultures ont été emportées, les routes sont détruites, les points d’eau submergés. Des cadavres jonchent le sol. Alors qu’un groupe de la Croix-Rouge est envoyé sur le terrain pour collecter les corps (on en comptera septante-sept) et rassurer les survivants, un autre organise les sites d’urgence qui accueilleront, trente-six heures plus tard, les sinistrés. Cette nuit-là, douze mille personnes se rassemblent dans les écoles. La moitié environ se mettra en route à pied pour les camps.

La précarité de l’urgence

Trois mois après “ la plus grave catastrophe naturelle que la capitale ait connue”, ses traces sont encore bien visibles. La route qui monte vers les collines en direction de Gitega, toujours interdite aux camions, est en de nombreux endroits rongée par l’érosion. Celle-ci se poursuit d’ailleurs en aval, fragilisant davantage encore les infrastructures. Les quatre camps d’urgence abritent toujours environ six mille personnes.

Alors qu’il tombe à nouveau des cordes sur Bujumbura, il est aisé d’imaginer comment la pluie a détruit des quartiers entiers. La nouvelle localité de Carama, par exemple, ne semble pas prête à faire face à un éventuel nouvel assaut. C’est aussi le cas à Gatunguru (commune de Mutumbuzi), localité la plus sévèrement touchée. Quelque 1 500 ménages y ont été affectés. Kelly, 27 ans, et Gorette, 20 ans, sont du nombre. Ces deux jeunes mères de famille vivent dans le camp de Kinama II. Quatre rangées de huit grandes tentes, recouvrant presque l’entièreté de la surface délimitée par de hauts pans de taules, accueillent 1 238 personnes. La majorité sont des enfants.

Être femme et jeune mère

Kelly, Gorette et une vingtaine de femmes et d’enfants sont rassemblés dans le compartiment qu’elles partagent. Leurs parcours depuis le 9 février se confondent. Enceintes, ces deux commerçantes donnaient naissance à leurs filles le même jour. Lucie et Burnella, lovées dans les bras de leurs mères, n’ont connu que cette réalité-là. “ Devoir faire dormir ma fille sur le sol, voila ce qui est le plus pénible”, explique Kelly, veuve depuis ce jour de février qui vit son mari emporté par une coulée de boue. La difficulté d’être femme dans cet environnement hostile vient du “ manque de vêtement” et du logement qu’elles sont contraintes de partager avec de parfaites inconnues, explique-t-elle encore. Les nombreuses femmes soudainement rassemblées autour d’elle opinent. “ Dans l’urgence, nous ne recomposons pas les ménages. Les femmes et les enfants d’un côté, les hommes de l’autre”, précise Vincent, gestionnaire du camp.

À quelques rues de là, une porte de taule s’ouvre sur Kinama I. La pluie y a creusé de larges et durables flaques. Dans la terre boueuse, soixante-sept petites tentes carrées sont plantées. Quatre mètres sur quatre pour dix occupants. Marie-Claire, Juliette et Angélique tentent d’y garder un semblant de propreté alors que la pluie s’abat sans ménagement sur leur abris. Ces trois femmes sont elles aussi mères depuis quelques semaines à peine. Angélique l’était aussi mais elle a perdu son enfant dans les inondations. Diella est pour elle un “nouveau départ”.

Alors que Juliette nourrit Keita, Marie-Claire a bien du mal à calmer Chrisabaldi. Imperturbable, la jeune femme énumère calmement les difficultés rencontrées au quotidien; s’occuper de son fils, la promiscuité, le manque de nourriture, la rareté des vêtements. Étudiante en informatique, elle espère reprendre le chemin de l’école mais elle y croit peu. Juliette embraye. D’une voix éteinte, proche du murmure, cette paysanne se souvient de sa parcelle. Elle serait néanmoins “ incapable de la reconnaître”, vu les dégâts causés par les intempéries. Malgré tout, elle souhaite rentrer à Gatunguru et y “reconstruire sa vie”.

Angélique, Kelly et Gorette, comme la grande partie des commerçants relogés, font le vœu d’être aidées pour remettre leur activité sur pied. “ Ces gens ont tout perdu, commente Jean-Néponicène, la vie est difficile”, se contente d’ajouter le gestionnaire du camp, à court de mots pour décrire les conditions des pensionnaires des lieux. Certains ont bien tenté de trouver un travail. “ Seules quatre personnes y sont parvenues. Mais ce sont des emplois précaires et de nuit”, explique-t-il. Si les enfants ont été intégrés aux écoles de la commune et que les volontaires de la Croix-Rouge s’attachent à les divertir avec le peu de moyens dont ils disposent, les adultes sont contraints à l’oisiveté. Sans surprise, la moindre activité venant perturber l’angoissante monotonie du quotidien provoque un intérêt quasi généralisé.

Solution provisoire

Les défis sont nombreux. “ Comment s’assurer que les sinistrés puissent reconstruire un foyer dans des conditions de sécurité, d’hygiène et de confort ? Comment assurer une aide à long terme aux victimes ? Combien de temps les sites resteront-ils ouverts ?”, s’interrogent les membres de la Croix-Rouge, à qui incombe la gestion des camps. Initialement, il était prévu de fermer ces installations à la mi-juin. Mais les trois cents abris temporaires que construisent les associations sur les sites réhabilités ne permettront pas de reloger tous les sinistrés. “ Nous attendons une solution du gouvernement”, répondent les gestionnaires des camps. “ Si les infrastructures avaient été meilleures, on aurait évité le pire”, regrette un observateur averti. Les rues récemment pavées de certains quartiers populaires (lire "Poser les pavés du développement économique et social") y ont limité l’ampleur des dégâts. Mais les moyens pour étendre la réhabilitation des voiries sont inexistants, dit-on.