L'agriculture, un business comme un autre?

L'indicateur “ Benchmarking the business of agriculture” classe les pays selon leur attractivité à y faire des affaires dans le secteur de l'agriculture. Quelques 235 organisations dénoncent les conséquences néfastes de cette grille de lecture sur les paysans du sud. La Banque Mondiale s'en défend.

L'agriculture, un business comme un autre?
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Valentine Van Vyve

L'indicateur “ Benchmarking the business of agriculture ” classe les pays selon leur attractivité à y faire des affaires dans le secteur de l'agriculture. Quelques 235 organisations dénoncent les conséquences néfastes de cette grille de lecture sur les paysans du sud.

Singapour trône sur la première marche du podium. Le Tchad pointe en queue de peloton à la 189e place et devance 6 autres pays d'Afrique- majoritairement subsaharienne. C'est que la minuscule république est un lieu propice pour les affaires, et le classement “Doing Business” (DB) érigé par la Banque Mondiale (BM) en 2002 sur demande du G8 le fait savoir. Le cadre régulatoire y est ainsi assoupli pour les entreprises.

Aujourd'hui, une déclinaison du DB au secteur agricole, le “Benchmarking the business of agriculture” (BBA), est en phase de test dans une dizaine de pays. Cette grille d'analyse " doit permettre d’identifier et de comparer les politiques et réglementations qui limitent l’accès au marché pour les investisseurs dans le secteur agricole : accès aux intrants, aux semences, aux marchés, aux financements, incitations fiscales, etc." , explique Manuel Eggen, chargé de plaidoyer et chercheur au FIAN Belgique.

Voila qui a mis la puce à l'oreille à 235 organisations de la société civile, à travers le monde, actives dans la défense des droits à l'alimentation. "Officiellement, le BBA a vocation à aider les petits et moyens exploitant, mais le crédo de la BM selon lequel le commerce international est un vecteur de développement présage plutôt d'une politique favorisant les investissements des plus grandes structures agro-industrielles plutôt qu'en faveur des agriculteurs familiaux et locaux et de la sécurité alimentaire ", poursuit Manuel Eggen. A titre d'exemple, la part des terres arables de la Sierra Leone retirées aux populations locales pourrait bientôt atteindre 20%, ceci au profit d'entreprises étrangères produisant notamment de l'huile de palme.

Dans le but de grappiller quelques places au classement et ainsi d'être davantage attractives, “ les nations rivalisent dans la dérégulation de leurs économies et la réalisation de réformes foncières qui font de la terre un bien commercialisable. Elles abandonnent de ce fait leurs exigences sociales et environnementales ”, assènent les organisations non gouvernementales, d'agro-élevage et syndicales du nord comme du sud regroupées à l'occasion de la campagne “Our land our business ("Nos terres, notre business" ). Leur objectif est de dénoncer certaines logiques de la Banque Mondiale et leurs impacts sur le modèle d'agriculture locale pratiqué majoritairement dans le sud. Selon le FIAN, " les mesures prises en faveur des investisseurs de l’agrobusiness coïncident rarement avec les préoccupations locales et particulièrement celles des agriculteurs familiaux. Au contraire, elles encouragent les accaparements de terres, déjà largement répandus dans les pays les plus pauvres, qui sont aussi ceux les plus peuplés d’agriculteurs". "L'appui aux réformes néo-libérales a pour conséquences l'exportation des produits, l'exploitation de mono-cultures, l'utilisation de produits chimiques néfastes pour l'environnement", renchérit Virginie Pissoort, responsable plaidoyer pour SOS Faim.

Garantir la sécurité alimentaire

Maïrama observe au quotidien l'impact de tels indicateurs. " Les petits agro-éleveurs, dépossédés de leurs terres, deviennent ouvriers dans de grandes exploitations dont les produits sont destinés à l'exportation et non pas au marché local. Cela provoque d'énormes problèmes sociaux et de sécurité alimentaire ", témoigne cette représentante de l'association sénégalaise APESS. En plus d'être la principale source d'emploi en Afrique subsaharienne, les petites structures agricoles fournissent 80% de la nourriture consommée dans les pays en voie de développement. “ Les paysans, les éleveurs et les communautés autochtones sont les garants de la production d'aliments pour l'ensemble de la planète. Mais la Banque mondiale néglige l'importance de cette agriculture familiale dans le développement rural durable ”, poursuit Alnoor Ladha, directeur exécutif de /The Rules. “ Ce sont leurs capacités à eux qui doivent être renforcées”, abonde Manuel Eggen, qui ironise : “Ce ne sont pas des recommandations d’hurluberlus des ONG ! La BM dit sur papier suivre les recommandations de la FAO sur la protection des occupants légitimes des terres alors qu'en pratique, elle pousse à la marchandisation de la terre”.

La BM balaie ces critiques d'un revers de main. " Nos politiques sont conçues avec l'objectif d'éradiquer l'extrême pauvreté et d'encourager la prospérité à travers le monde . Aucune d'elles n'est destinée à déréguler quelque économie que ce soit", réagit le porte-parole de la Banque Mondiale à Bruxelles. Il relève " les faits : A l'horizon 2050, il s'agira d'avoir augmenté d'au moins 50% la production agricole mondiale pour nourrir 9 milliards d'êtres humains ". Ces réformes seraient dès lors indispensables pour répondre à la croissance démographique . "Presque l'entièreté de l'augmentation de la demande viendra des marchés urbains des pays en développement. Cela offre aux acteurs locaux et régionaux une opportunité énorme d'approvisionner ces marchés". Encore faut-il leur en donner les moyen, raisonne la BM : "Pour améliorer la productivité et la compétitivité des petits producteurs agricoles, il faut faciliter leur accès à la terre, aux moyens financiers, aux fertilisateurs, à l'eau, à l'électricité, aux transports et, par dessus tout, aux marchés" , détaille-t-elle dans les colonnes du Guardian. Tout juste le BBA est-il dès lors un "outil mis entre les mains des décideurs politiques dans le but de développer un environnement favorable aux agrobusiness locaux et régionaux ". Les pays d'Afrique y joueraient un rôle de premier plan puisque "la moitié des terres arables non exploitées se situent précisément en Afrique subsaharienne", justifie le porte-parole de la BM dans les colonnes de l'Echo.

"Moins d’État, mieux d’État"

Du côté des organisations de la société civile, on n'en démord pas : "Il persiste une contradiction au sein de la BM. Elle est censée lutter contre la pauvreté mais son crédo reste le même : pour y parvenir, elle favorise les investissements étrangers. Elle base ses actions sur le marché international, la compétitivité, la croissance et l'appui au secteur privé. Or, les crises alimentaires des années 2007 et 2008 ont démontré que le commerce international n'est pas la solution. L'intérêt des investisseurs privés, c'est la croissance et non pas la lutte contre la pauvreté, la faim ou en faveur du développement durable", appuie Virginie Pissoort. Les critiques du panel à l'égard de l'indicateur sonnent comme une remise en question d'une vision néolibérale de l'économie. “ La BM est déconnectée des réalités. Partant du principe que toute régulation de l'économie par l’État est un obstacle à la prospérité des entreprises, les indicateurs négligent les droits de l'homme, le droit à l'alimentation, les droits économiques et socioculturels, la protection des travailleurs et la nécessité de gérer durablement les ressources naturelles ”, résume l'Oakland Institute, think tank à l'initiative de la campagne.

Ce qui inquiète Virginie Pissoort, davantage encore que le "poids financier " de la Banque Mondiale, c'est son " poids politique sur les gouvernements du sud, qui se déresponsabilisent en appliquant ces réformes, et sur les bailleurs de la communauté internationale, qui suivent les tendances déterminées par la BM." Au Burkina Faso par exemple, la presse rapportait en mai dernier que le gouvernement s'était réunis à huis-clos avec une équipe de la BM pour examiner les moyens de " booster le rang burkinabé dans le classement des pays réformateurs afin d’attirer les investisseurs ", illustre-t-elle. Avec succès, visiblement, puisque "l e rythme des réformes a doublé en Afrique depuis 5 ans ", se réjouit la BM. " L'ouverture des marchés, si elle est considérée comme la solution par les gouvernements africains, ne bénéficie en rien aux populations locales ", insiste Maïrama, issue d'un pays qui, malgré de nombreuses réformes, ne cesse de dégringoler dans le classement, ressort-il d'un rapport mené par l'Oakland Institute.

S'il est “ un parmi de nombreux critères et facteurs que les entreprises prennent en comptent lorsqu’elles décident d’investir dans un pays étranger, ce n’est en aucun cas suffisant , tempère Carine Peeters. Ce Professeur à la Vlerick Business School admet cependant prudemment qu' “ un mauvais score est certainement un frein aux investissements, et un bon score un facilitateur”.

Rassemblées vendredi dernier au pied de la Tour des finances à Bruxelles, les ONG belges* entendaient faire entendre leur voix, sous la forme d'une " mise en scène burlesque dans le ton, mais assez fidèle dans le propos ". Jusqu'à faire bouger les lignes ? “ Nous sommes parvenus à ce que la BM fasse marche arrière sur certains critères d'appréciation les plus compétitifs. Mais cela demeure insuffisant puisque ces changements ne remettent pas fondamentalement en cause la logique ”, ponctue Manuel Eggen. La BM se dit ouverte au dialogue et assure consulter les principaux intéressés à chaque étape de la conception de tels indicateurs. Si le projet souffre de larges contestations à Bruxelles, Washington, Dakar, Delhi et ailleurs, il n'est encore qu'à l'état de pilote. Certains ajustements pourraient être apportés avant qu'il soit mis en application.



* Les ONG participant à l’action sont : SOS FAIM, AEFJN, FIAN, CADTM, CNCD-11.11.11, Elf Elf Elf


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